Contes

Jeudi 9 juillet 2009 4 09 /07 /2009 22:59


Vénus et Eros volant le miel. Lucas Cranach Le vieux



C'est un conte, un poème en prose ou une offrande.

Je ne vois qu'elle et ne veux voir qu'elle.  Elle me fait penser à une poupée, sa robe blanche s'évase comme sur le corps d'une poupée, ses joues pleines et roses sont celles d'une poupée. Elle mange à belles dents le rayon de miel de son bonheur et les abeilles qui vont et viennent au dessus des fleurs piquées dans ses cheveux noirs si noirs lui offrent comme une couronne mobile. Elle passe devant moi avec lenteur sans me voir, je ne regarde qu'elle.

Lorsque je me détourne enfin, c'est en marchant vers la forêt que je laisse glisser les rubans de la tunique sur mes épaules. Rouge de cette étoffe j'étais, blanche nue je demeure désormais. Les arbres s'approchent et je cherche celui sous lequel m'étendre. Lorsque je me trouve au cœur de la forêt, je le vois, il est grand et sombre, me regarde et me laisse le caresser. Je m'allonge sous sa ramure bruissante et plonge dans le sommeil en songeant à celle aux cheveux de nuit sans fond.

Neuf années ont passé. Dans la chambre de la maison de montagne, je me réveille de faux réveil et repars dans les songes. Je ne vois que lui et ne veux voir que lui. Je marche dévêtue et cherche à retrouver l'arbre sous lequel je m'étais étendue neuf ans auparavant. Je le retrouve bruissant d'abeilles. Je ne m'allonge pas sous l'arbre mais grimpe dans les plus hautes branches, frôlée par les insectes dévolus au miel. Elles se souviennent de moi et du jour où je regardais la fille à la robe blanche. Elles s'approchent encore et se posent, sur mes épaules, mes cheveux, mes joues elles se posent, je suis bien vite recouverte d'ailes vibrionnantes et rendue muette par leur bourdonnement incessant, recouverte de petite fourrure d'or et noirceur, parcourue de  pattes qui s'agrippent. Peu à peu, elles se rangent dans un ordre que je sens précis, une organisation de coûturières les mène et je me sens bientôt comme portant une robe. C'est une étoffe mouvante qui m'entoure, un mouvement de jupes foisonnantes autour de mes cuisses, un corsage étroit moiré de chaleur animale.

Descendue de l'arbre devenu silencieux, je marche bourdonnante et comme portée par mes compagnes de vêture, je me sens sucrée du miel qui me vient et prête à l'offrir à celui qui le désire. Je préfère ma robe brune forestière à la robe si blanche de qui m'ignore.
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Lundi 2 mars 2009 1 02 /03 /2009 22:34

Lucas Cranach le Vieux : détail d'une version de l'Age d'Or.



Elle est sans âge, petite comme ma main, blanche et dorée de peau, ses cheveux sont noirs, lourds et ondulés, ses yeux noirs aussi, son visage est étroit et roses ses joues.

Elle se nomme Mille-Pluies et lorsqu'elle est lasse de rester dans notre maison, elle nous quitte et nous l'ignorons. Nous ignorons son départ mais nous découvrons son cadeau de départ : un rêve au petit matin, un livre sur un banc,  un nuage en forme d'hippocampe ou un café meilleur que la veille. C'est elle qui fait pleuvoir les hommes lorsqu'ils font l'amour.

Dans nos maisons, la pièce qu'elle préfère c'est la chambre mais elle peut être là partout ailleurs à toute heure, invisible mais pourtant toute chair. Elle est devant les yeux des hommes quand ils pensent aux corps, elle est sur le corps des êtres qui s'accouplent et lorsque l'homme est droit de verge, c'est elle qui la tient ferme et dure.

Il lui faut de l'eau, beaucoup d'eau pure, du lait, des ruisseaux, des bouteilles pleines, des mamelles de vache et des lacs. Et si jamais la peur l'assaille, si elle pense un jour manquer de liquide, elle hésite à se montrer, à empoigner la tige mâle et à se tenir au bord des imaginations.

Mille-Pluies passe de maison en maison et il y a de moins en moins d'humidité et d'images. Elle se sent inquiète et souvent avec sa maîtresse rouge sombre elle évoque l'eau qui se tarit et se trouble, mais la déesse ne semble pas inquiète, elle lui dit qu'il n'y a pas de mal, que cette eau qui passe de corps en corps se lavera à l'absence des corps humains, dans les cupules de roches et le creux des grottes. La maîtresse lui dit qu'elle n'aura alors plus qu'à empoigner les verges dures du calcaire de la terre.

Soit, mais c'est que Mille-Pluies les aime, ses hommes chauds.

Quelques siècles ont passé. Le petit jour est là et Mille-Pluies sort de la maison la gorge sèche et les mains fatiguées d'avoir tant tiraillé le pauvre homme. Elle marche de son tout petit pas feutré, mais ce ne sera pas elle qui empoignera le sexe de la terre. (Les créatures semi-invisibles, aussi précieuses soient-elles aux humains, sont finalement de génération et de disparition facile). Non, elle traverse cette route et alors passe un camion benne qui la fauche de ses roues gigantesques, la presse et l'écrase en un giclement rouge et minuscule.

Dans la maison, l'homme nauséeux appelle sa femelle : « Chérie, viens écouter, il y a un truc grave à la radio... »
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