Deux documents lucides, comme on en trouve de plus en plus ces derniers temps (voir ici même les extraits du dernier livre d'Isabelle Stengers,Au temps des catastrophes), mais cette fois avec tout espoir
en allé :
Un passage du livreaux accents prophétiquesde Bertrand Méheust,La politique de l'oxymore, dont je
reparlerai. PuisThe Stork is the bird of war,dessin animé de Nina Paley, symbole de l'artiste anti-Hadopi par excellence, dont je
reparlerai également.
L'ensemble des activités humaines tend ainsi à déplacer ses conséquences vers le futur ; le système devient insaisissable,
sa fluidité lui permet toujours d'échapper à court et moyen terme aux conséquences de sa propre logique. La mondialisation peut donc, de ce point de vue, être caractérisée comme le moyen
qu'a trouvé la civilisation libérale pour répondre à la saturation locale de ses systèmes et pour différer encore et encore la saturation finale.
Comme il ne s'agit que d'une tendance, la marché possède encore de nombreux espaces, de nombreux interstices et il pourra
continuer encore de se déployer. Mais, comme nous vivons dans un monde fini, sa saturation globale est inéluctable, et plus on aura déployé d'ingéniosité pour le prolonger, plus les effets
différés seront dévastateurs. Quand il tendra vers sa limite, le système ne disposera plus d'une autre sphère "enveloppante" dans laquelle il pourra poursuivre son expansion ; il n'y aura pas,
selon l'image consacrée, de "planète de rechange". La saturation rapide des îles où explose la société de consommation — comme à Mayotte par exemple —, la menace qui pèse très vite sur leurs
fragiles écosystèmes, nous donnent un exemple de ce processus facile à observer et à comprendre, en même temps qu'une analogie : la terre est une îlemais c'est une île dont on ne peut s'évader.L'élan
gigantesque de croissance qui pousse l'humanité va venir buter sur la limite que nous impose notre situation cosmique présente.
Bertrand Méheust,La politique de
l'oxymore. Comment ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du monde.Les empêcheurs de penser en rond /
La Découverte, 2009.
Gaïa, telle que je l'ai nommée, ne peut être associée, elle, la chatouilleuse, ni avec la prière, qui s'adresse à des
divinités capables de nous entendre, ni avec la soumission que demande cette autre divinité aveugle honorée sous le nom de "lois du marché". Honorer Gaïa, ce n'est pas entendre le message
provenant d'une quelconque transcendance, ni nous résigner à un avenir mis sous le signe de la repentance, c'est-à-dire de l'acceptation d'une forme de culpabilité collective.
(...)
Répondre à l'intrusion de Gaïa par des mots d'ordre triomphalistes mettant en scène les fins de l'humanité, ce serait n'avoir rien appris, ce serait encore et toujours accepter le grand récit
épique qui fait de nous ceux qui montrent le chemin. N'avons-nous pas inventé le concept d'humanité ? Il s'agit bien plutôt de nous désintoxiquer de ces récits qui nous ont fait oublier que la
Terre n'était pas nôtre, au service de notre Histoire, des récits qui sont partout, dans la tête de tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, se sentent "responsables", détenteurs d'une
boussole, représentants d'un cap à maintenir. (...)
Utopie, dira-t-on ! Mais qui le dira nous condamne à la barbarie. Et c'est à la barbarie que nous condamnent aussi les récits et les raisonnements dont nous sommes littéralement noyés, qui
illustrent ou tiennent pour acquises la passivité des gens, leur demande de solutions toutes faites, leur tendance à suivre le premier démagogue venu. Quoi d'étonnant, puisque c'est précisément
ce qui permet et propage l'emprise de la bêtise. Nous avons désespérement besoin d'autres histoires, non des contes de fées où tout est possible aux cœurs purs, aux âmes courageuses ou aux bonnes
volontés réunies, mais des histoires racontant comment des situations peuvent être transformées lorsque ceux qui les subissent réussissent à les penser ensemble (...) Et nous avons besoin que ces
histoires affirment leur pluralité, car il ne s'agit pas de construire un modèle mais une expérience pratique. Car il ne s'agit pas de nous convertir mais de repeupler le désert dévasté de nos
imaginations.
(...) l'épreuve est ici encore d'abandonner sans nostalgie ni désenchantement le style épique, le grand récit d'émancipation où l'Homme apprend à penser par lui-même, sans n'avoir plus besoin de
prothèses artificielles. Ce grand récit nous a empoisonnés non parce qu'il aurait fait miroiter la perspective illusoire de l'émancipation humaine, mais parce qu'il a donné de cette émancipation
une définition avilie, marquée par le mépris pour des peuples et des civilisations que nos catégories jugeaient bien avant que nous n'entreprenions de leur apporter, de gré ou de force, nos
lumières. Ne reconnaissons-nous pas dans leurs rites, leurs croyances, leurs fétiches, ces prothèses artificielles dont nous avons su nous libérer ?
(...)
Un jour, peut-être, nous éprouverons une certaine honte et une grande tristesse à avoir renvoyé à la superstition des pratiques millénaires, de celle des augures antiques à celles des voyants,
liseurs de tarots ou jeteurs de cauris. Nous saurons alors, indépendemment de toute croyance, respecter leur efficace, la manière dont ils transforment la relation à leurs savoirs de ceux qui les
pratiquent, dont ils les rendent capables d'une attention au monde et à ses signes à peine perceptibles qui ouvre ces savoirs à leurs propres inconnues. Ce jour-là nous aurons également appris à
quel point nous avons été arrogants et imprudents de nous prendre pour ceux qui n'ont pas besoin de tels artifices.
Extraits de Isabelle Stengers : Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie
qui vient, éd. Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 2009.
Giovannino de' Grassi.Leonpardo in un
giardino.Vers 1390.
Ce que nous avons été sommés d'oublier n'est pas la capacité de faire attention, mais l'artde faire attention. Si art il y a, et non pas
seulement capacité, c'est qu'il s'agit d'apprendre et de cultiver l'attention, c'est-à-dire, littéralement, defaireattention.Faireau sens où
l'attention, ici, ne se rapporte pas à ce qui est aprioridéfini comme digne d'attention, mais oblige à imaginer, à consulter, à envisager des conséquences mettant en jeu des
connexions entre ce que nous avons l'habitude de considérer comme séparé. Bref, faire attention au sens où l'attention requiert de savoir résister à la tentation de juger.
…
Si la question qui aujourd'hui importe est celle d'une réappropriation collective de la capacité de faire attention, l'Etat, tel que je viens de le caractériser, n'aidera pas : le surgissement de
groupes qui se mêlent de ce qui les regardent, qui proposent, objectent, exigent de devenir parties prenantes dans la formulation des questions, et apprennent comment le devenir, est toujours
d'abord pour lui un "trouble à l'ordre public", qu'il s'agit de tenter d'ignorer, et si cela n'est pas possible, dont il s'agira ensuite de produire l'amnésie.
…
… la distribution entre ce que l'Etat laisse faire au capitalisme et ce que le capitalisme fait faire à l'Etat a changé. L'Etat laisse le capitalisme mettre la main sur ce qui fut défini comme
relevant du domaine public, et le capitalisme fait endosser à l'Etat la tâche sacrée d'avoir à pourchasser ceux qui enfreignent le désormais sacro-saint droit de propriété intellectuelle. Un
droit qui s'étend à à peu près tout, du vivant aux savoirs autrefois définis comme accessibles à tous leurs usagers. Un droit auquel, au nom de la défense de l'innovation, l'OMC entend
soumettre la planète entière.
… Il ne s'agit pas ici de se plaindre, mais de constater que le processus de destruction des ressources qui pourraient nourrir un art de faire attention
se poursuit de plus bellesous couvert de modernisation, un processus dont l'impératif catégorique est la mobilisation de tous, avec mise au pas de ceux qui bénéficiaient encore de
"niches" relativement protégées. Le capitalisme n'en demandait peut-être pas tant, et c'est ici que se pointe cet autre protagoniste qu'est l'Etat.
…
Je ne dirai certes pas que nous n'avons pas besoin d'Etat. Je dirai que, face à l'intrusion de Gaïa,il ne faut pas se fier à l'Etat.
Extraits de Isabelle Stengers : Au temps des catastrophes. Résister à la
barbarie qui vient, éd. Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 2009.
Paranoïa Agent, de Satoshi Kon : générique de début
L'idée qu'il appartiendrait à ce type de développement, qui a pour moteur la croissance, de réparer ce qu'il a lui-même contribué à créer n'est pas morte, mais elle a perdu toute évidence. Le
caractère intrinsèquement "insoutenable" de ce développement, que certains annonçaient depuis des décennies, est désormais devenu un savoir commun. Et c'est précisément ce savoir devenu commun
qui crée le sens distinct de ce qu'une autre histoire a commencé. Ce que nous savons désormais est que si nous serrons les dents et continuons à avoir confiance dans la croissance, nous allons,
comme on dit, "droit dans le mur".
(...) On le sait, de nouveaux messages atteignent déjà le malheureux consommateur, qui était
censé avoir confiance en la croissance mais est, désormais, également invité à mesurer son empreinte écologique, c'est-à-dire le caractère irresponsable et égoïste de son mode de consommation.
On entend affirmer qu'il va falloir "modifier notre mode de vie". Il y a appel aux bonnes volontés à tous les niveaux mais le désarroi des politiques est presque palpable. Comment tenir
ensemble l'impératif de "libérer la croissance", de "gagner" dans la grande compétition économique et le défi d'avoir à penser un avenir qui définit ce type de croissance comme irresponsable,
voire criminel ?
(...)
La brutalité de l'intrusion de Gaïa correspond à la brutalité de ce qui l'a provoquée, celle d'un
"développement" aveugle à ses conséquences, ou plus précisément ne prenant en compte ses conséquences que du point de vue des sources nouvelles de profit qu 'elles peuvent entraîner. (...)
Lutter contre Gaïa n'a aucun sens, il s'agit d'apprendre à composer avec elle. Composer avec le capitalisme n'a aucun sens, il s'agit de lutter contre son emprise.
On l'aura compris, se fier au capitalisme qui se présente aujourd'hui comme le "meilleur ami de la Terre", comme "vert", soucieux de préservation et de durabilité, ce serait commettre la même
erreur que la grenouille de la fable, qui accepta de transporter un scorpion sur son dos pour lui faire traverser une rivière. S'il la piquait, ne se noieraient-ils pas tous les deux ? Il la
piqua pourtant, en plein milieu de la rivière. En son dernier souffle, la grenouille murmura : "Pourquoi ?" A quoi le scorpion, juste avant de couler, répondit : "C'est dans ma nature, je n'ai
pas pu faire autrement." C'est dans la nature du capitalisme que d'exploiter les opportunités, il ne peut faire autrement.
(...) Si confiance infantile il y a, c'est avant tout dela nôtrequ'il s'agit, de celle que nous avons mise dans la fable épique du Progrès, dans ses versions multiples et
apparemment discordantes, mais convergeant toutes dans des jugements aveugles portés sur d'autres peuples (à libérer, moderniser, éduquer, etc.). Et si émancipation il doit y avoir, elle devra
se faire contre ce qui nous a permis de croire pouvoir définir un cap qui donnerait la direction du progrès pour l'humanité tout entière, c'est-à-dire contre l'emprise de cette forme
clandestine de transcendance qui s'est emparée de nous. Il y a beaucoup de noms pour cette transcendance, mais je la caractériserai ici par cet étrange droit qui s'est imposé en son nom, un
droit qui aurait effrayé tous les peuples qui savaient honorer des divinités telles que Gaïa, car il s'agit dudroit de ne pas faire attention.
Extraits de Isabelle Stengers : Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie
qui vient, éd. Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 2009.
Gaïa semblait ainsi une bonne mère, nourricière, dont la santé devait être protégée. Aujourd'hui, notre compréhension de la manière dont Gaïa "tient ensemble" est bien moins rassurante. La
question posée par l'augmentation de la concentration atmosphérique des gaz dits "à effet de serre" suscite un ensemble de réponses en cascade que les scientifiques commencent seulement à
identifier.
Gaïa est désormais, plus que jamais, la bien nommée, car si elle fut honorée dans le passé,
c'est plutôt comme la redoutable, celle à qui s'adressaient les peuples paysans parce qu'ils savaient que les humains dépendent de quelque chose de plus grand qu'eux, de quelque chose qui
les tolère, mais d'une tolérance dont il s'agit de ne pas abuser. Elle était d'avant le culte de l'amour maternel, qui pardonne tout. Une mère, peut-être, mais irritable, qu'il s'agit de ne pas
offenser. Et elle était d'avant que les Grecs confèrent à leurs dieux le sens du juste et de l'injuste, avant qu'ils leur attribue un intérêt particulier envers leurs propres destinées. Il
s'agissait plutôt defaire attentionà ne pas les offenser, à ne pas abuser de leur tolérance.
(…)
Que Gaïa ne nous demande rien traduit la spécificité de ce qui est en train d'arriver, de ce qu'il s'agit de réussir à penser, l'événement d'une intrusion unilatérale, qui impose une question
sans être intéressée par la réponse. Car Gaïa elle-même n'est pas menacée, à la différence des très nombreuses espèces vivantes qui seront balayées par le changement de leur milieu, d'une
rapidité sans précédent, qui s'annonce. Les vivants innombrables que sont les micro-organismes continueront en effet à participer à son régime d'existence, celui d'une "planète vivante". Et c'est
précisément parce qu'elle n'est pas menacée qu'elle donne un coup de vieux aux versions épiques de l'histoire humaine, lorque l'Homme, dressé sur ses deux pattes et apprenant à déchiffrer les
"lois de la nature", a compris qu'il était maître de son destin, libre de toute transcendance. Gaïa est le nom d'une forme inédite, ou alors oubliée, de transcendance : une transcendance
dépourvue des hautes qualités qui permettraient de l'invoquer comme arbitre ou comme garant ou comme ressource ; un agencement chatouilleux de forces indifférentes à nos raisons et à nos
projets.
Extrait de Isabelle Stengers : Au temps des catastrophes. Résister à la
barbarie qui vient, éd. Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 2009.