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Dimanche 30 août 2009 7 30 /08 /2009 20:08



Eros au miel - Albrecht Dürer


Une fois n'est pas coutume, je vais faire comme les ados et proposer à mes visiteurs une chanson que j'écoute en boucle :


"La légende dorée", première chanson de Tristan, album de Jean-Louis Murat paru en début d'année.


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Mercredi 17 juin 2009 3 17 /06 /2009 22:59


Vincentius Bellovacensis, Speculum Historiale, Paris, 1463



Ce premier monde estoit une forme sans forme,
Une pile confuse, un meslange difforme,
D'abismes un abisme, un corps mal compassé,
Un chaos de Chaos, un tas mal entassé :
Où tous les elemens se logeoyent pesle-mesle :
Où le liquide avoit avec le sec querelle,
Le rond avec l'aigu, le froid avec le chaud,
Le dur avec lel mol, le bas avec le haut,
L'amer avec le doux : bref durant ceste guerre
La terre estoit au ciel et le ciel en la terre.
La terre, l'air, le feu se tenoyent dans la mer :
La mer, le feu, la terre estoyent logez dans l'air,
L'air, la mer, et le feu dans la terre : et la terre
Chez l'air, le feu, la mer. Car l'Archer du tonnerre
Grand Mareschal de camp, n'avoit encor donné
Quartier à chacun d'eux. Le ciel n'estoit orné
De grands touffes de feu : les plaines esmaillees
N'espandoyent leurs odeurs : les bandes escaillees
N'entrefendoyent les flots : des oiseaux les souspirs
N'estoient encore portez sur l'aille des Zephirs.
     Tout estoit sans beauté, sans reglement, sans flamme.
Tout estoit sans façon, sans mouvement, sans ame :
Le feu n'estoit point feu, la mer n'estoit point mer,
La terre n'estoit terre, et l'air n'estoit point air :
Ou si ja se pouvoit trouver en un tel monde,
Le corps de l'air, du feu, de la terre, et de l'onde :
L'air estoit sans clarté, la flamme sans ardeur,
Sans fermeté la terre, et l'onde sans froideur.
Bref, forge en ton esprit une terre, qui, vaine,
Soit sans herbe, sans bois, sans mont, sans val, sans plaine :
Un Ciel non azuré, non clair, non transparent,
Non marqueté de feu, non vousté, non errant :
Et lors tu concevras quelle estoit ceste terre,
Et quel ce ciel encor où regnoit tant de guerre.
Terre, et ciel, que je puis chanter d'un stile bas,
Non point tels qu'ils estoient, mais tels qu'ils n'estoient pas.


Guillaume de Saluste du Bartas, La Sepmaine, extraits du Premier Jour.
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Dimanche 7 juin 2009 7 07 /06 /2009 18:01


Jonas, in Speculum humanae salvationis, manuscrit du XIVe siècle, Bologne.


Du plus baroque des poètes français du XVIe siècle :


Flambeaux Latoniens, qui d'un chemin divers
Or' la nuict, or' le jour guidez par l'Univers,
Peres du temps ailé, sus, hastez vos carrieres,
Franchissez vistement les contraires barrieres
De l'aube et du ponant : et par vostre retour
L'imparfait Univers faites plus vieil d'un jour.
Vous poissons, qui luisez dans l'escharpe estoilee,
Si vous avez desir de voir l'onde salee
Fourmiller de poissons, priez l'astre du jour
Qu'il quitte vistement le flo-flotant sejour :
S'il veut qu'en refaisant sa course destinee
Vous le logiez chez vous un mois de chasque annee.
    Et toy, Pere eternel, qui d'un mot seulement
Acoises la fureur de l'ondeux element :
Toy qui, croulant le chef, peux des vents plus rebelles
Et les bouches bouscher, et desplumer les ailes :
Toy grand Roy de la mer, toy dont les hameçons
Tirent vifs les humains du ventre des poissons :
Pourvoy moy de bateau, d'Elice, et de pilote,
Afin que sans peril de mer en mer je flote.
Ou plustost, ô grand Dieu, fais que, plongeon nouveau,
Les peuples escaillez je visite sous l'eau :
Afin que degoutant, et chargé de pillage
Je chante ton honneur sur le moite rivage.


Guillaume de Saluste du Bartas
(1544 - 1590) : La Sepmaine (extrait)

C'est là l'ouverture du Cinquième jour de la Sepmaine, la première partie étant consacrée à la mer poissonneuse, énumération des vivantes richesses qui bavochent au règne de Thétys ; de beaux passages sur la rémore "arreste-nef" et le dauphin qui sauva Arion, mais c'est dans la deuxième partie de ce jour, dédiée aux oiseaux, que la lyrique baroque du poète prend son plus bel envol.


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Mercredi 27 mai 2009 3 27 /05 /2009 23:05


Détail de la Nativité, tableau de Petrus Christus (1410 - 1475)


Un ciel pâle, sur le monde qui finit de décrépitude, va peut-être partir avec les nuages : les lambeaux de la pourpre usée des couchants déteignent dans une rivière dormant à l'horizon submergé de rayons et d'eau. Les arbres s'ennuient et, sous leur feuillage blanchi (...), monte la maison en toile du Montreur de choses Passées : maint réverbère attend le crépuscule et ravive les visages d'une malheureuse foule, vaincue par la maladie immortelle et le péché des siècles, d'hommes près de leurs chétives complices enceintes des fruits misérables avec lesquels périra la terre. Dans le silence inquiet de tous les yeux suppliant là-bas le soleil qui, sous l'eau, s'enfonce avec le désespoir d'un cri, voici le simple boniment : « Nulle enseigne ne vous régale du spectacle intérieur, car il n'est pas maintenant un peintre capable d'en donner une ombre triste. J'apporte, vivante (et préservée à travers les ans  par la science souveraine) une Femme d'autrefois. Quelque folie, originelle et naïve, une extase d'or, je ne sais quoi ! par elle nommé sa chevelure, se ploie avec la grâce des étoffes autour d'un visage qu'éclaire la nudité sanglante de ses lèvres. A la place du vêtement vain, elle a un corps ; et les yeux, semblables aux pierres rares, ne valent pas ce regard qui sort de sa chair heureuse : des seins levés comme s'ils étaient pleins d'un lait éternel, la pointe vers le ciel, aux jambes lisses qui gardent le sel de la mer première. » Se rappelant leurs pauvres épouses, chauves, morbides et pleines d'horreur les maris se pressent ; elles aussi par curiosité, mélancoliques, veulent voir.

Quand tous auront contemplé la noble créature, vestige de quelque époque déjà maudite, les uns indifférents, car ils n'auront pas eu la force de comprendre, mais d'autres navrés et la paupière humide de larmes résignées se regarderont ; tandis que les poëtes de ces temps, sentant se rallumer leurs yeux éteints, s'achemineront vers leur lampe, le cerveau ivre un instant d'une gloire confuse, hantés du Rythme et dans l'oubli d'exister à une époque qui survit à la beauté.

Stéphane Mallarmé, "Le phénomène futur" (1864), poème en prose publié par la suite dans le recueil Divagations.

145 ans plus tard, et la beauté s'enfuyant à toute allure de nos regards désarmés, auront nous l'heur de nous resouvenir que seule la beauté  suavera  sauvera le monde ?

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Dimanche 10 mai 2009 7 10 /05 /2009 22:47



Lucas Cranach - détail de Apollon et Diane


Pour ce poème de Lorca, la traduction de la Pléiade est plutôt décevante. La mienne est assez infidèle d'un point de vue littéral, mais pourtant nettement plus proche de l'original. A noter, l'étonnante phallicisation du paysage — état d'âme de la nonne, après l'apparition des deux cavaliers !


La nonne gitane

Silence de chaux et de myrte.
Et des roses parmi les herbes.
Elle brode des giroflées
sur une toile couleur paille.
Les sept oiseaux du prisme volent
tout autour du plafonnier gris.
Dans les lointains grogne l'église
telle une ourse au ventre bombé.
Comme elle brode ! et quelle grâce !
Sur cette toile couleur paille
elle ne pense qu'à broder
mille fleurs de sa fantaisie -
des tournesols, des magnolias,
tant de paillettes, de rubans !
Et puis des lunes safranées
pour la nappe de l'autel saint !
Dans la cuisine, avec du sucre,
on adoucit cinq pamplemousses,
les cinq plaies de notre seigneur
ouvertes à Almería.
Et au fond des yeux de la nonne
vont galopant deux cavaliers.
Une rumeur, sourde et fatale,
vient entrouvrir son chemisier,
et à force de contempler
les nuages et les montagnes
figés dans les lointains transis,
voilà que se brise son cœur
tout de sucre et de citronnelle.
Oh ! cette plaine hérissée
de vingt soleils qui tous se lèvent !
Et tous ces fleuves qui se dressent
entrevus par sa fantaisie !
Mais elle continue ses fleurs
et la lumière, debout
face à la brise va jouant
sur l'échiquier des jalousies.


Federico García Lorca - Romancero Gitano


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Jeudi 1 novembre 2007 4 01 /11 /2007 15:41

Un chemin de vert et de rouge est tracé le temps du marché sous les rails de Barbès. Entre les deux rangées de colonnes de métal oxydé, peintes en gris, qui portent le chemin de fer et de rouille, il y a ce chemin vivant vert et rouge de légumes et de fruits, qui enserre le flot mouvant et diversement coloré de femmes et d’hommes dont la clameur étouffe le grondement du métro aérien. Il y a cette femme qui se fraie un passage avec son chariot à courses, encore vide ; les petites roues tournent frénétiquement, n’importe où : sur le sol parsemé de feuilles de laitues et sur le pied aguerri de milliers de gens qui n’y prennent garde — à l’exception de cette autre dame qui hurle à la mort quand le léger chariot lui roule sur l’escarpin : furie à ressaut, elle tente d’arracher la tête de la dame au chariot ; elle l’aurait au moins étranglée si elle n’avait été déviée de son but par le courant de la foule qui l’entraîne vers un étalage de poivrons. Il y a le vendeur d’olives marinées, à qui l’on désigne tour à tour dix bacs d’olives différemment assaisonnées, qui nous tend ensuite le lourd sachet luisant d’huile. Le vendeur de cerises dont les petits fruits jumeaux sont avidement happés par les acheteurs prudents. Il y a les créatures marines difformes qui vous fixent d’un œil flasque. La galette de maïs qui vaut de l’or parce qu’elle est dorée comme le soleil. Les pieds de veau fraîchement tranchés. Il y a aussi la traversée périlleuse du torrent humain pour rejoindre la rive d’un étal, ou la traversée sonore de langues étranges et lointaines qui transportent dans leur phrasé des pays rêvés — pays aux chemins verts et rouges où l’on retrouverait les mêmes fragrances, les mêmes habits, et l'on saurait reconnaître odeur et vêture comme ornements du corps historié, comme un palimpseste du corps gratté par endroit jusqu’à la trame de sa mythologie. Alors on entend aussi les tambours, et dans certains regards de noirs aux yeux bridés défilent des théories d’ancêtres et de génies.

Et il y a sa main doucement pressée, pour la guider dans notre errance sabbatine, à la recherche d’une Égypte disparue.


(Mardi 29 Juin 2004)

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Mardi 28 août 2007 2 28 /08 /2007 19:26
  Le dernier film de Satoshi Kon vient de paraître en DVD : éloge insurpassable du rêve. 


 
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Dimanche 19 août 2007 7 19 /08 /2007 00:42
Le succès planétaire de Disneyland montre que le coup de force est en train de réussir. Car ce ne sont plus seulement nos rapports à l'espace et au temps qui y sont manipulés. C'est notre pouvoir ancestral de nier l'un et l'autre au nom du merveilleux qui s'y trouve littéralement pétrifié. Aussi, le seul fait que le monde des contes de fées y soit réduit à la plus grossière réalité tridimensionnelle constitue une catastrophe comparable à la dévastation des grands ensembles forestiers. C'est pourquoi il ne suffit pas de déplorer cette bétonisation du merveilleux sans en mesurer les conséquences : si la richesse du monde en oxygène est liée à la masse de ses forêts et si la dévastation de la forêt mentale équivaut à celle de la forêt réelle, de quel rêve pourrions-nous encore vivre quand nous voilà conviés d'assister à la détérioration systématique de l'une et de l'autre ?
Annie Le Brun, Du trop de réalité, pp. 280-1 (en poche - folio)

Une présentation de ce livre est faite sur le site de Mona Chollet.

« Voici venu le temps des idées sans corps et des corps sans idées » ajoute Annie Le Brun dans un autre chapitre. Son constat touche juste et nous montre à quel point nos sociétés s'étouffent par manque d'oxygène de la vie psychique : l'imagination. Mais le livre reste amer jusqu'au bout, déplorant la perte de corps de nos idées, de nos idéaux, sans pour autant user de cette imagination qui pourrait réenchanter le lecteur, l'encourager à explorer ses chemins de nuit, à les sentir se démultiplier comme le branchage des vaisseaux sanguins qui poussent dans son corps.
De manière plus constructive, James Hillman aime à parler de cette anesthésie, de cet éloignement des sens (aisthesis) et de la beauté (esthétique) qui jette nos contemporains dans les paysages désertiques de sèches et impavides abstractions.

Sensing the world and imagining the world are not divided in the aesthetic response of the heart  as in our later psychologies deriving from Schholastics, Cartesians, and British empiricists. Their notions abetted the murder of the world's soul by cutting apart the heart's natural activity into sensing facts on one side and intuiting fantasies on the other, leaving us images without bodies and bodies without images, an immaterial subjective imagination severed from an extended world of dead objective facts. But the heart's way of perceiving is both a sensitive and an imagining. To sense penetretingly we must imagine, and to imagine accurately we must sense.
James Hillman, Anima Mundi : return of the soul to the world, 1982 - essai repris dans City & Soul. (Uniform edition of the writings of James Hillman, volume 2, 2006)


 
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Dimanche 27 mai 2007 7 27 /05 /2007 19:39

 

Nous appelons aujourd’hui tous ceux et toutes celles qui ont compris que :

1. le changement climatique est un problème majeur, pas uniquement écologique, mais aussi politique et économique,

2. s’attaquer sérieusement à ce problème (et à d’autres… guerres, pauvreté, etc.) implique une remise en cause profonde de nos modèles économiques et particulièrement de la notion de « croissance »,

 

à rejoindre le réseau « Freemen ».

Freemen est un réseau de blogs, dont les auteurs sont d’accord avec les affirmations ci-dessus (au moins) et s’engagent simplement à lier les autres.

L’objectif est de donner plus de visibilité à chacun, et à l’ensemble. De donner de la voix à tous les indépendants, à tous les esprits libres.

Chacun, comme le nom « Freemen » l’indique, pense et écrit toujours ce qu’il veut sur son blog.

L’ensemble de ces contenus formera petit à petit une nouvelle « chaîne », un nouveau « journal », chacun parlant de ce qu’il veut, politique certes, mais aussi art, culture, coups de cœur, n’importe quoi, etc.

Pour rejoindre le réseau, il suffit de :

- relire ci-dessus et être toujours d’accord

- le décider.

 

Ensuite, créer une liste « Freemen » et lier l’ensemble des blogs freemen, puis vous faire connaître de l’un d’entre eux, qui transmettra.

 

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Jeudi 17 mai 2007 4 17 /05 /2007 20:42

Je reprends ici un article sur un poème de Richard Crashaw, publié dans l'ancien Lab/oratoire, en janvier 2005, et complété par de nouveaux textes consacrés aux bulles...




Richard Crashaw (1612 - 1649) est un poète anglais. Je l'ai découvert dans l'Anthologie de la poésie lyrique latine de la Renaissance, parue chez Gallimard et traduite par Pierre Laurens.

Bulla, bulle, c'est le titre du poème qui suit. Il a été écrit en latin. Ce poème est long, et je ne vous en livre que la fin, mais tout le texte est de haute qualité, avec des passages d'un érotisme a priori insoupçonnable pour un tel sujet. Ce poète a une rare maîtrise de l'évocation, de l'image délicate et du rendu flou, un peu comme Góngora, sauf que la comparaison s'arrête là ; le poète espagnol est d'une complexité à toute épreuve et en devient parfaitement hermétique — Crashaw a une écriture légère, simple, et l'effet est d'autant plus confondant.



(...)

Je suis l'esprit bref du vent,
Je suis, oui, la fleur de l'eau,
Ou bien l'astre de la mer,
Jeu doré de la Nature,
Vain on-dit de la Nature,
Rien qu'un songe de Nature,
Gloire et martyre du frivole,
Exquise prouesse vaine,
Fille de la brise perfide
Et mère du rire agile :
Seule la goutte est plus glorieuse
Et la boue plus heureuse.
Je suis le prix de l'espoir vain,
Une des îles Hespérides,
De la beauté je suis l'écrin,
Des amants l'œil clair-aveugle,
De la gloire le cœur vide.
Je suis de l'aveugle déesse
Le miroir, ou le jeton
Qu'à ses soldats elle donne ;
Je suis le sceau dont Fortune
Scelle ses promesses vaines
A l'égard des mortels ivres,
Quand elle signe ses traites.
Je suis douce, vive, changeante,
Belle, brillante, élégante,
Parée, fleurie, juste éclose,
Ornée de neiges, de roses,
D'ondes, de flammes, d'air léger,
Bariolée, gemmée, dorée,
Je suis, je l'avoue (oh !) rien !

Richardus Crashawus : Bulla, The Delights of the Muses (1646)

(Illustration : Pétrarque, trionfi (traduction de Simon Bourgouin), France, XVIe, BNF Richelieu Ms Français 12423 , Fol. 51)


Et depuis peu, les bulles sont arrivées en philosophie grâce à Peter Sloterdijk ; son livre commence ainsi :

 

L'enfant auquel on a fait le cadeau se tient sur le balcon, fébrile, et suit des yeux les bulles de savon qu'il souffle dans le ciel à partir de l'anneau qu'il tient devant sa bouche. Voilà qu'un essaim de petites bulles jaillit vers les hauteurs, son allégresse chaotique rappelle un lancer de billes nacrées bleues. Ensuite, lors d'un tentative ultérieure, c'est un gros ballon ovale qui se détache du petit cercle, tremblant, empli d'une vie anxieuse : la brise l'emporte et il descend en planant dans la rue. L'espoir de l'enfant ravi le suit. L'enfant en personne s'élève dans l'espace avec sa bulle miraculeuse, comme si, pendant quelques secondes, son destin était suspendu à celui de cette structure tressaillante. Lorsque la bulle éclate enfin, après un vol tremblant et languissant, l'artiste de la bulle de savon, sur son balcon, émet un son qui est à la fois un soupir et un cri jubilatoire. Pendant le laps de temps où la bulle a vécu, le souffleur avait dépendu du fait qu'elle demeurât enveloppée dans une attention qui accompagnait son vol. (...) Sur le lieu où a éclaté la bulle, l'âme du souffleur, après être sortie du corps de la bulle, est demeurée seule pour un bref instant, comme si la bulle et l'âme étaient parties toutes deux pour une expédition commune, la seconde perdant son partenaire à mi-chemin. (…) Pendant que les bulles se déplacent dans l'espace, celui qui les a créées est authentiquement hors de soi — auprès d'elles et en elles. Dans les globes, son exhalaison s'est détachée de lui, elle est conservée et portée au loin par la brise ; dans le même temps, l'enfant est ravi à soi-même dans la mesure où il se perd dans le vol hors d'haleine de son attention à travers l'espace animé. Ainsi, la bulle de savon devient pour son créateur le vecteur d'une surprenante expansion de l'âme.
Peter Sloterdijk, "Les alliées ou : la commune soufflée", début de l'introduction au tome I de Sphères : Bulles (Fayard, 2002)


Mais le poète Alberto Caeiro, en son Gardeur de troupeaux, avait déjà pensé à une autre philosophie des bulles, finalement moins poétique que celle du philosophe :

Les bulles de savon que cet enfant
S'amuse à tirer d'une paille
Sont translucidement toute une philosophie.

Claires, inutiles et passagères comme la Nature,
Amies des yeux comme des choses,
Elles sont ce qu'elles sont
Selon une précision rondelette, aérienne,
Et personne, pas même l'enfant qui les abandonne,
Ne prétend qu'elles sont plus que ce qu'elles semblent être.

Quelques-unes se voient à peine dans l'air lucide.
Elles sont comme la brise qui passe et touche à peine les fleurs
Et dont nous savons qu'elle passe pour la seule raison
Que quelque chose en nous se fait plus léger
Et accepte tout avec plus de netteté.

Encore d'Alberto Caeiro, toujours selon le principe : une bulle est une bulle est une bulle :

En ce moment précis monte en moi une vague saudade
Et un vague désir placide
Qui apparaît puis disparaît.

De la sorte parfois, à la surface des ruisseaux,
Des bulles se forment sur l'eau
Qui naissent puis se défont
Et qui n'ont pas de sens du tout
Si ce n'est qu'elles sont des bulles d'eau
Qui naissent puis se défont.
Alberto Caeiro, Le Gardeur de troupeaux, in Fernando Pessoa, Œuvres poétiques, Gallimard (la Pléiade) ; traduction de Maria Antónia Câmara Manuel, Michel Chandeigne et Patrick Quillier.

Enfin, une contribution personnelle à la poétique de la bulle avec la fin d'un poème intitulé "Mort et volupté" :

Et ton corps palpitant en lents battements d’ailes
en flambée de douleur en volutes d’oiseaux
te souffle en bulle exquise échappée chatoyante
en légère envolée et comme voluptueuse

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Vendredi 13 avril 2007 5 13 /04 /2007 14:21



Vidéo débusquée sur le site de Neil Gaiman
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