Jeudi 1 novembre 2007

Un chemin de vert et de rouge est tracé le temps du marché sous les rails de Barbès. Entre les deux rangées de colonnes de métal oxydé, peintes en gris, qui portent le chemin de fer et de rouille, il y a ce chemin vivant vert et rouge de légumes et de fruits, qui enserre le flot mouvant et diversement coloré de femmes et d’hommes dont la clameur étouffe le grondement du métro aérien. Il y a cette femme qui se fraie un passage avec son chariot à courses, encore vide ; les petites roues tournent frénétiquement, n’importe où : sur le sol parsemé de feuilles de laitues et sur le pied aguerri de milliers de gens qui n’y prennent garde — à l’exception de cette autre dame qui hurle à la mort quand le léger chariot lui roule sur l’escarpin : furie à ressaut, elle tente d’arracher la tête de la dame au chariot ; elle l’aurait au moins étranglée si elle n’avait été déviée de son but par le courant de la foule qui l’entraîne vers un étalage de poivrons. Il y a le vendeur d’olives marinées, à qui l’on désigne tour à tour dix bacs d’olives différemment assaisonnées, qui nous tend ensuite le lourd sachet luisant d’huile. Le vendeur de cerises dont les petits fruits jumeaux sont avidement happés par les acheteurs prudents. Il y a les créatures marines difformes qui vous fixent d’un œil flasque. La galette de maïs qui vaut de l’or parce qu’elle est dorée comme le soleil. Les pieds de veau fraîchement tranchés. Il y a aussi la traversée périlleuse du torrent humain pour rejoindre la rive d’un étal, ou la traversée sonore de langues étranges et lointaines qui transportent dans leur phrasé des pays rêvés — pays aux chemins verts et rouges où l’on retrouverait les mêmes fragrances, les mêmes habits, et l'on saurait reconnaître odeur et vêture comme ornements du corps historié, comme un palimpseste du corps gratté par endroit jusqu’à la trame de sa mythologie. Alors on entend aussi les tambours, et dans certains regards de noirs aux yeux bridés défilent des théories d’ancêtres et de génies.

Et il y a sa main doucement pressée, pour la guider dans notre errance sabbatine, à la recherche d’une Égypte disparue.


(Mardi 29 Juin 2004)

par Triplex Nomine publié dans : voyages
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