Le succès planétaire de Disneyland montre que le coup de force est en train de réussir. Car ce ne sont plus seulement nos rapports à l'espace et au temps qui y sont
manipulés. C'est notre pouvoir ancestral de nier l'un et l'autre au nom du merveilleux qui s'y trouve littéralement pétrifié. Aussi, le seul fait que le monde des contes de fées y soit réduit à
la plus grossière réalité tridimensionnelle constitue une catastrophe comparable à la dévastation des grands ensembles forestiers. C'est pourquoi il ne suffit pas de déplorer cette bétonisation
du merveilleux sans en mesurer les conséquences : si la richesse du monde en oxygène est liée à la masse de ses forêts et si la dévastation de la forêt mentale équivaut à celle de la forêt
réelle, de quel rêve pourrions-nous encore vivre quand nous voilà conviés d'assister à la détérioration systématique de l'une et de l'autre ?
Annie Le Brun, Du trop de réalité, pp. 280-1 (en poche - folio)
Une présentation de ce livre est faite sur le site de Mona Chollet.
« Voici venu le temps des idées sans corps et des corps sans idées » ajoute Annie Le Brun dans un autre chapitre. Son constat touche juste et nous
montre à quel point nos sociétés s'étouffent par manque d'oxygène de la vie psychique : l'imagination. Mais le livre reste amer jusqu'au bout, déplorant la perte de corps de nos idées, de nos
idéaux, sans pour autant user de cette imagination qui pourrait réenchanter le lecteur, l'encourager à explorer ses chemins de nuit, à les sentir se démultiplier comme le branchage des vaisseaux
sanguins qui poussent dans son corps.
De manière plus constructive, James Hillman aime à parler de cette anesthésie, de cet éloignement des sens (aisthesis) et de la beauté (esthétique) qui jette nos
contemporains dans les paysages désertiques de sèches et impavides abstractions.
Sensing the world and imagining the world are not divided in the aesthetic response of the heart as in our later psychologies deriving from Schholastics,
Cartesians, and British empiricists. Their notions abetted the murder of the world's soul by cutting apart the heart's natural activity into sensing facts on one side and intuiting fantasies on
the other, leaving us images without bodies and bodies without images, an immaterial subjective imagination severed from an extended world of dead objective facts. But the heart's way of
perceiving is both a sensitive and an imagining. To sense penetretingly we must imagine, and to imagine accurately we must sense.
James Hillman,
Anima Mundi : return of the soul to the world, 1982 - essai repris dans
City & Soul. (Uniform edition of the writings of James
Hillman, volume 2, 2006)
par Triplex Nomine
publié dans :
voyages
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