Jeudi 17 mai 2007

Je reprends ici un article sur un poème de Richard Crashaw, publié dans l'ancien Lab/oratoire, en janvier 2005, et complété par de nouveaux textes consacrés aux bulles...




Richard Crashaw (1612 - 1649) est un poète anglais. Je l'ai découvert dans l'Anthologie de la poésie lyrique latine de la Renaissance, parue chez Gallimard et traduite par Pierre Laurens.

Bulla, bulle, c'est le titre du poème qui suit. Il a été écrit en latin. Ce poème est long, et je ne vous en livre que la fin, mais tout le texte est de haute qualité, avec des passages d'un érotisme a priori insoupçonnable pour un tel sujet. Ce poète a une rare maîtrise de l'évocation, de l'image délicate et du rendu flou, un peu comme Góngora, sauf que la comparaison s'arrête là ; le poète espagnol est d'une complexité à toute épreuve et en devient parfaitement hermétique — Crashaw a une écriture légère, simple, et l'effet est d'autant plus confondant.



(...)

Je suis l'esprit bref du vent,
Je suis, oui, la fleur de l'eau,
Ou bien l'astre de la mer,
Jeu doré de la Nature,
Vain on-dit de la Nature,
Rien qu'un songe de Nature,
Gloire et martyre du frivole,
Exquise prouesse vaine,
Fille de la brise perfide
Et mère du rire agile :
Seule la goutte est plus glorieuse
Et la boue plus heureuse.
Je suis le prix de l'espoir vain,
Une des îles Hespérides,
De la beauté je suis l'écrin,
Des amants l'œil clair-aveugle,
De la gloire le cœur vide.
Je suis de l'aveugle déesse
Le miroir, ou le jeton
Qu'à ses soldats elle donne ;
Je suis le sceau dont Fortune
Scelle ses promesses vaines
A l'égard des mortels ivres,
Quand elle signe ses traites.
Je suis douce, vive, changeante,
Belle, brillante, élégante,
Parée, fleurie, juste éclose,
Ornée de neiges, de roses,
D'ondes, de flammes, d'air léger,
Bariolée, gemmée, dorée,
Je suis, je l'avoue (oh !) rien !

Richardus Crashawus : Bulla, The Delights of the Muses (1646)

(Illustration : Pétrarque, trionfi (traduction de Simon Bourgouin), France, XVIe, BNF Richelieu Ms Français 12423 , Fol. 51)


Et depuis peu, les bulles sont arrivées en philosophie grâce à Peter Sloterdijk ; son livre commence ainsi :

 

L'enfant auquel on a fait le cadeau se tient sur le balcon, fébrile, et suit des yeux les bulles de savon qu'il souffle dans le ciel à partir de l'anneau qu'il tient devant sa bouche. Voilà qu'un essaim de petites bulles jaillit vers les hauteurs, son allégresse chaotique rappelle un lancer de billes nacrées bleues. Ensuite, lors d'un tentative ultérieure, c'est un gros ballon ovale qui se détache du petit cercle, tremblant, empli d'une vie anxieuse : la brise l'emporte et il descend en planant dans la rue. L'espoir de l'enfant ravi le suit. L'enfant en personne s'élève dans l'espace avec sa bulle miraculeuse, comme si, pendant quelques secondes, son destin était suspendu à celui de cette structure tressaillante. Lorsque la bulle éclate enfin, après un vol tremblant et languissant, l'artiste de la bulle de savon, sur son balcon, émet un son qui est à la fois un soupir et un cri jubilatoire. Pendant le laps de temps où la bulle a vécu, le souffleur avait dépendu du fait qu'elle demeurât enveloppée dans une attention qui accompagnait son vol. (...) Sur le lieu où a éclaté la bulle, l'âme du souffleur, après être sortie du corps de la bulle, est demeurée seule pour un bref instant, comme si la bulle et l'âme étaient parties toutes deux pour une expédition commune, la seconde perdant son partenaire à mi-chemin. (…) Pendant que les bulles se déplacent dans l'espace, celui qui les a créées est authentiquement hors de soi — auprès d'elles et en elles. Dans les globes, son exhalaison s'est détachée de lui, elle est conservée et portée au loin par la brise ; dans le même temps, l'enfant est ravi à soi-même dans la mesure où il se perd dans le vol hors d'haleine de son attention à travers l'espace animé. Ainsi, la bulle de savon devient pour son créateur le vecteur d'une surprenante expansion de l'âme.
Peter Sloterdijk, "Les alliées ou : la commune soufflée", début de l'introduction au tome I de Sphères : Bulles (Fayard, 2002)


Mais le poète Alberto Caeiro, en son Gardeur de troupeaux, avait déjà pensé à une autre philosophie des bulles, finalement moins poétique que celle du philosophe :

Les bulles de savon que cet enfant
S'amuse à tirer d'une paille
Sont translucidement toute une philosophie.

Claires, inutiles et passagères comme la Nature,
Amies des yeux comme des choses,
Elles sont ce qu'elles sont
Selon une précision rondelette, aérienne,
Et personne, pas même l'enfant qui les abandonne,
Ne prétend qu'elles sont plus que ce qu'elles semblent être.

Quelques-unes se voient à peine dans l'air lucide.
Elles sont comme la brise qui passe et touche à peine les fleurs
Et dont nous savons qu'elle passe pour la seule raison
Que quelque chose en nous se fait plus léger
Et accepte tout avec plus de netteté.

Encore d'Alberto Caeiro, toujours selon le principe : une bulle est une bulle est une bulle :

En ce moment précis monte en moi une vague saudade
Et un vague désir placide
Qui apparaît puis disparaît.

De la sorte parfois, à la surface des ruisseaux,
Des bulles se forment sur l'eau
Qui naissent puis se défont
Et qui n'ont pas de sens du tout
Si ce n'est qu'elles sont des bulles d'eau
Qui naissent puis se défont.
Alberto Caeiro, Le Gardeur de troupeaux, in Fernando Pessoa, Œuvres poétiques, Gallimard (la Pléiade) ; traduction de Maria Antónia Câmara Manuel, Michel Chandeigne et Patrick Quillier.

Enfin, une contribution personnelle à la poétique de la bulle avec la fin d'un poème intitulé "Mort et volupté" :

Et ton corps palpitant en lents battements d’ailes
en flambée de douleur en volutes d’oiseaux
te souffle en bulle exquise échappée chatoyante
en légère envolée et comme voluptueuse

par Triplex Nomine publié dans : voyages
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Commentaires

Ca me fait subjectivement penser à saint françois d'assises ("frère arbre", "soeur fleur"). Merci Monsieur Triplex !

commentaire n° : 1 posté par : Vince (site web) le: 23/01/2005 08:28:36
Mais de rien, Monsieur Vincent ! Ce Crashaw était d'ailleurs prêtre et, comme chez saint François d'Assises, c'est vrai qu'on y retrouve cet amour des choses infimes. C'est de la micro-mystique, en somme !
commentaire n° : 2 posté par : Triplex le: 24/01/2005 00:40:10
"je suis l'esprit bref du vent"
voilà un de ces vers, une des images que l'on oublie plus jamais... Je suis l'esprit bref du vent.
commentaire n° : 3 posté par : ess (site web) le: 28/01/2005 04:36:50
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