Vendredi 21 décembre 2007
La houle bien croupée hennissantes ses vagues
c'est le corps de la mer qui se cabre et s'abat
et les flots balancés affrontent les hauts-fonds
ouvrent passage et c'est – ô flottaisons passées -
une nef tourmentée et sous le choc de l'air
l'ancre amarrée encore au ventre de la mer
et belle accompagnée d'un vif bruissement d'ailes
(la déesse elle-même est bruissante au soleil
bras lacés de serpents nue sur son lit de feuilles)
Brève dans sa note mais doucement savoureuse
au bout de la langue
chair fragile au sortir des eaux
vêtue d'écume et toute présente
à l'issue du vivant coquillage
ô nacrée épanouie au sang marin
ruisselante des nuits et des aubes
que filtre la peau rubellante irriguée
des ruisseaux qui veinent le corps matriciel
ma trente-oiselle
tendre chair mêlée de nous
et belle accompagnée d'un vif bruissement d'ailes
ses couleurs déclinées sous la pluie du soleil
les oiseaux envolés sur la courbe de l'arc
qu'elle sache ces vers en allés de mes lèvres
pour chanter
sa naissance
des oiseaux
par Triplex Nomine
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oiseaux
14
Un chemin de vert et de rouge est tracé le temps du marché sous les rails de Barbès. Entre les deux rangées de colonnes de métal oxydé, peintes en gris, qui portent le chemin de fer et de
rouille, il y a ce chemin vivant vert et rouge de légumes et de fruits, qui enserre le flot mouvant et diversement coloré de femmes et d’hommes dont la clameur étouffe le grondement du métro
aérien. Il y a cette femme qui se fraie un passage avec son chariot à courses, encore vide ; les petites roues tournent frénétiquement, n’importe où : sur le sol parsemé de feuilles de laitues et
sur le pied aguerri de milliers de gens qui n’y prennent garde — à l’exception de cette autre dame qui hurle à la mort quand le léger chariot lui roule sur l’escarpin : furie à ressaut, elle
tente d’arracher la tête de la dame au chariot ; elle l’aurait au moins étranglée si elle n’avait été déviée de son but par le courant de la foule qui l’entraîne vers un étalage de poivrons. Il y
a le vendeur d’olives marinées, à qui l’on désigne tour à tour dix bacs d’olives différemment assaisonnées, qui nous tend ensuite le lourd sachet luisant d’huile. Le vendeur de cerises dont les
petits fruits jumeaux sont avidement happés par les acheteurs prudents. Il y a les créatures marines difformes qui vous fixent d’un œil flasque. La galette de maïs qui vaut de l’or parce qu’elle
est dorée comme le soleil. Les pieds de veau fraîchement tranchés. Il y a aussi la traversée périlleuse du torrent humain pour rejoindre la rive d’un étal, ou la traversée sonore de langues
étranges et lointaines qui transportent dans leur phrasé des pays rêvés — pays aux chemins verts et rouges où l’on retrouverait les mêmes fragrances, les mêmes habits, et l'on saurait reconnaître
odeur et vêture comme ornements du corps historié, comme un palimpseste du corps gratté par endroit jusqu’à la trame de sa mythologie. Alors on entend aussi les tambours, et dans certains regards
de noirs aux yeux bridés défilent des théories d’ancêtres et de génies.
Et il y a sa main doucement pressée, pour la guider dans notre errance sabbatine, à la recherche d’une Égypte disparue.
(Mardi 29 Juin 2004)
par Triplex Nomine
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voyages
3
Dimanche 30 septembre 2007
Je me prête au jeu de la fureur
et les marges sont épuisées qui permettaient
aux hommes de secrètement manier le feu désormais
la vie succombe à mes caresses
désormais nous sommes mélangés
comme les dieux qui se confondent
— ô ma pensée voluptueusement noyée dans les objets !
par Triplex Nomine
publié dans :
nuits
2
Le succès planétaire de Disneyland montre que le coup de force est en train de réussir. Car ce ne sont plus seulement nos rapports à l'espace et au temps qui y sont
manipulés. C'est notre pouvoir ancestral de nier l'un et l'autre au nom du merveilleux qui s'y trouve littéralement pétrifié. Aussi, le seul fait que le monde des contes de fées y soit réduit à
la plus grossière réalité tridimensionnelle constitue une catastrophe comparable à la dévastation des grands ensembles forestiers. C'est pourquoi il ne suffit pas de déplorer cette bétonisation
du merveilleux sans en mesurer les conséquences : si la richesse du monde en oxygène est liée à la masse de ses forêts et si la dévastation de la forêt mentale équivaut à celle de la forêt
réelle, de quel rêve pourrions-nous encore vivre quand nous voilà conviés d'assister à la détérioration systématique de l'une et de l'autre ?
Annie Le Brun, Du trop de réalité, pp. 280-1 (en poche - folio)
Une présentation de ce livre est faite sur le site de Mona Chollet.
« Voici venu le temps des idées sans corps et des corps sans idées » ajoute Annie Le Brun dans un autre chapitre. Son constat touche juste et nous
montre à quel point nos sociétés s'étouffent par manque d'oxygène de la vie psychique : l'imagination. Mais le livre reste amer jusqu'au bout, déplorant la perte de corps de nos idées, de nos
idéaux, sans pour autant user de cette imagination qui pourrait réenchanter le lecteur, l'encourager à explorer ses chemins de nuit, à les sentir se démultiplier comme le branchage des vaisseaux
sanguins qui poussent dans son corps.
De manière plus constructive, James Hillman aime à parler de cette anesthésie, de cet éloignement des sens (aisthesis) et de la beauté (esthétique) qui jette nos
contemporains dans les paysages désertiques de sèches et impavides abstractions.
Sensing the world and imagining the world are not divided in the aesthetic response of the heart as in our later psychologies deriving from Schholastics,
Cartesians, and British empiricists. Their notions abetted the murder of the world's soul by cutting apart the heart's natural activity into sensing facts on one side and intuiting fantasies on
the other, leaving us images without bodies and bodies without images, an immaterial subjective imagination severed from an extended world of dead objective facts. But the heart's way of
perceiving is both a sensitive and an imagining. To sense penetretingly we must imagine, and to imagine accurately we must sense.
James Hillman,
Anima Mundi : return of the soul to the world, 1982 - essai repris dans
City & Soul. (Uniform edition of the writings of James
Hillman, volume 2, 2006)
par Triplex Nomine
publié dans :
voyages
6
Je reprends ici un article sur un poème de Richard Crashaw, publié dans l'ancien Lab/oratoire, en janvier 2005, et complété par de nouveaux textes consacrés aux
bulles...
Richard Crashaw (1612 - 1649) est un poète anglais. Je l'ai découvert dans l'Anthologie de la poésie lyrique
latine de la Renaissance, parue chez Gallimard et traduite par Pierre Laurens.
Bulla, bulle, c'est le titre du poème qui suit. Il a été écrit en latin. Ce poème est long, et je ne vous en livre que la fin, mais tout le texte est de
haute qualité, avec des passages d'un érotisme a priori insoupçonnable pour un tel sujet. Ce poète a une rare maîtrise de l'évocation, de l'image délicate
et du rendu flou, un peu comme Góngora, sauf que la comparaison s'arrête là ; le poète espagnol est d'une complexité à toute épreuve et en devient parfaitement hermétique — Crashaw a une écriture
légère, simple, et l'effet est d'autant plus confondant.
(...)
Je suis l'esprit bref du vent,
Je suis, oui, la fleur de l'eau,
Ou bien l'astre de la mer,
Jeu doré de la Nature,
Vain on-dit de la Nature,
Rien qu'un songe de Nature,
Gloire et martyre du frivole,
Exquise prouesse vaine,
Fille de la brise perfide
Et mère du rire agile :
Seule la goutte est plus glorieuse
Et la boue plus heureuse.
Je suis le prix de l'espoir vain,
Une des îles Hespérides,
De la beauté je suis l'écrin,
Des amants l'œil clair-aveugle,
De la gloire le cœur vide.
Je suis de l'aveugle déesse
Le miroir, ou le jeton
Qu'à ses soldats elle donne ;
Je suis le sceau dont Fortune
Scelle ses promesses vaines
A l'égard des mortels ivres,
Quand elle signe ses traites.
Je suis douce, vive, changeante,
Belle, brillante, élégante,
Parée, fleurie, juste éclose,
Ornée de neiges, de roses,
D'ondes, de flammes, d'air léger,
Bariolée, gemmée, dorée,
Je suis, je l'avoue (oh !)
rien !
Richardus Crashawus : Bulla, The Delights of the Muses (1646)
(Illustration : Pétrarque, trionfi (traduction de Simon Bourgouin),
France, XVIe, BNF Richelieu Ms Français 12423 , Fol. 51)
Et depuis peu, les bulles sont arrivées en philosophie grâce à Peter Sloterdijk ; son livre commence ainsi :
L'enfant auquel on a fait le cadeau se tient sur le balcon, fébrile, et suit des yeux les bulles de savon qu'il souffle dans le ciel à partir de
l'anneau qu'il tient devant sa bouche. Voilà qu'un essaim de petites bulles jaillit vers les hauteurs, son allégresse chaotique rappelle un lancer de billes nacrées bleues. Ensuite, lors d'un
tentative ultérieure, c'est un gros ballon ovale qui se détache du petit cercle, tremblant, empli d'une vie anxieuse : la brise l'emporte et il descend en planant dans la rue. L'espoir de
l'enfant ravi le suit. L'enfant en personne s'élève dans l'espace avec sa bulle miraculeuse, comme si, pendant quelques secondes, son destin était suspendu à celui de cette structure
tressaillante. Lorsque la bulle éclate enfin, après un vol tremblant et languissant, l'artiste de la bulle de savon, sur son balcon, émet un son qui est à la fois un soupir et un cri
jubilatoire. Pendant le laps de temps où la bulle a vécu, le souffleur avait dépendu du fait qu'elle demeurât enveloppée dans une attention qui accompagnait son vol. (...) Sur le lieu où a
éclaté la bulle, l'âme du souffleur, après être sortie du corps de la bulle, est demeurée seule pour un bref instant, comme si la bulle et l'âme étaient parties toutes deux pour une expédition
commune, la seconde perdant son partenaire à mi-chemin. (…) Pendant que les bulles se déplacent dans l'espace, celui qui les a créées est authentiquement hors de soi — auprès d'elles et en
elles. Dans les globes, son exhalaison s'est détachée de lui, elle est conservée et portée au loin par la brise ; dans le même temps, l'enfant est ravi à soi-même dans la mesure où il se perd
dans le vol hors d'haleine de son attention à travers l'espace animé. Ainsi, la bulle de savon devient pour son créateur le vecteur d'une surprenante expansion de l'âme.
Peter Sloterdijk, "Les alliées ou : la commune soufflée", début de l'introduction au tome I de
Sphères :
Bulles (Fayard, 2002)
Mais le poète Alberto Caeiro, en son Gardeur de troupeaux, avait déjà pensé à une autre philosophie des bulles, finalement moins poétique que celle du
philosophe :
Les bulles de savon que cet enfant
S'amuse à tirer d'une paille
Sont translucidement toute une philosophie.
Claires, inutiles et passagères comme la Nature,
Amies des yeux comme des choses,
Elles sont ce qu'elles sont
Selon une précision rondelette, aérienne,
Et personne, pas même l'enfant qui les abandonne,
Ne prétend qu'elles sont plus que ce qu'elles semblent être.
Quelques-unes se voient à peine dans l'air lucide.
Elles sont comme la brise qui passe et touche à peine les fleurs
Et dont nous savons qu'elle passe pour la seule raison
Que quelque chose en nous se fait plus léger
Et accepte tout avec plus de netteté.
Encore d'Alberto Caeiro, toujours selon le principe : une bulle est une bulle est une bulle :
En ce moment précis monte en moi une vague saudade
Et un vague désir placide
Qui apparaît puis disparaît.
De la sorte parfois, à la surface des ruisseaux,
Des bulles se forment sur l'eau
Qui naissent puis se défont
Et qui n'ont pas de sens du tout
Si ce n'est qu'elles sont des bulles d'eau
Qui naissent puis se défont.
Alberto Caeiro,
Le Gardeur de troupeaux, in
Fernando Pessoa, Œuvres poétiques, Gallimard (la Pléiade) ; traduction de Maria Antónia Câmara Manuel,
Michel Chandeigne et Patrick Quillier.
Enfin, une contribution personnelle à la poétique de la bulle avec la fin d'un poème intitulé "Mort et volupté" :
Et ton corps palpitant en lents battements d’ailes
en flambée de douleur en volutes d’oiseaux
te souffle en bulle exquise échappée chatoyante
en légère envolée et comme voluptueuse
par Triplex Nomine
publié dans :
voyages
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