Mercredi 17 juin 2009


Vincentius Bellovacensis, Speculum Historiale, Paris, 1463



Ce premier monde estoit une forme sans forme,
Une pile confuse, un meslange difforme,
D'abismes un abisme, un corps mal compassé,
Un chaos de Chaos, un tas mal entassé :
Où tous les elemens se logeoyent pesle-mesle :
Où le liquide avoit avec le sec querelle,
Le rond avec l'aigu, le froid avec le chaud,
Le dur avec lel mol, le bas avec le haut,
L'amer avec le doux : bref durant ceste guerre
La terre estoit au ciel et le ciel en la terre.
La terre, l'air, le feu se tenoyent dans la mer :
La mer, le feu, la terre estoyent logez dans l'air,
L'air, la mer, et le feu dans la terre : et la terre
Chez l'air, le feu, la mer. Car l'Archer du tonnerre
Grand Mareschal de camp, n'avoit encor donné
Quartier à chacun d'eux. Le ciel n'estoit orné
De grands touffes de feu : les plaines esmaillees
N'espandoyent leurs odeurs : les bandes escaillees
N'entrefendoyent les flots : des oiseaux les souspirs
N'estoient encore portez sur l'aille des Zephirs.
     Tout estoit sans beauté, sans reglement, sans flamme.
Tout estoit sans façon, sans mouvement, sans ame :
Le feu n'estoit point feu, la mer n'estoit point mer,
La terre n'estoit terre, et l'air n'estoit point air :
Ou si ja se pouvoit trouver en un tel monde,
Le corps de l'air, du feu, de la terre, et de l'onde :
L'air estoit sans clarté, la flamme sans ardeur,
Sans fermeté la terre, et l'onde sans froideur.
Bref, forge en ton esprit une terre, qui, vaine,
Soit sans herbe, sans bois, sans mont, sans val, sans plaine :
Un Ciel non azuré, non clair, non transparent,
Non marqueté de feu, non vousté, non errant :
Et lors tu concevras quelle estoit ceste terre,
Et quel ce ciel encor où regnoit tant de guerre.
Terre, et ciel, que je puis chanter d'un stile bas,
Non point tels qu'ils estoient, mais tels qu'ils n'estoient pas.


Guillaume de Saluste du Bartas, La Sepmaine, extraits du Premier Jour.
- Par Triplex Nomine - Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Dimanche 7 juin 2009


Jonas, in Speculum humanae salvationis, manuscrit du XIVe siècle, Bologne.


Du plus baroque des poètes français du XVIe siècle :


Flambeaux Latoniens, qui d'un chemin divers
Or' la nuict, or' le jour guidez par l'Univers,
Peres du temps ailé, sus, hastez vos carrieres,
Franchissez vistement les contraires barrieres
De l'aube et du ponant : et par vostre retour
L'imparfait Univers faites plus vieil d'un jour.
Vous poissons, qui luisez dans l'escharpe estoilee,
Si vous avez desir de voir l'onde salee
Fourmiller de poissons, priez l'astre du jour
Qu'il quitte vistement le flo-flotant sejour :
S'il veut qu'en refaisant sa course destinee
Vous le logiez chez vous un mois de chasque annee.
    Et toy, Pere eternel, qui d'un mot seulement
Acoises la fureur de l'ondeux element :
Toy qui, croulant le chef, peux des vents plus rebelles
Et les bouches bouscher, et desplumer les ailes :
Toy grand Roy de la mer, toy dont les hameçons
Tirent vifs les humains du ventre des poissons :
Pourvoy moy de bateau, d'Elice, et de pilote,
Afin que sans peril de mer en mer je flote.
Ou plustost, ô grand Dieu, fais que, plongeon nouveau,
Les peuples escaillez je visite sous l'eau :
Afin que degoutant, et chargé de pillage
Je chante ton honneur sur le moite rivage.


Guillaume de Saluste du Bartas
(1544 - 1590) : La Sepmaine (extrait)

C'est là l'ouverture du Cinquième jour de la Sepmaine, la première partie étant consacrée à la mer poissonneuse, énumération des vivantes richesses qui bavochent au règne de Thétys ; de beaux passages sur la rémore "arreste-nef" et le dauphin qui sauva Arion, mais c'est dans la deuxième partie de ce jour, dédiée aux oiseaux, que la lyrique baroque du poète prend son plus bel envol.


Publié dans : voyages - Par Triplex Nomine - Ecrire un commentaire - Voir les 20 commentaires
Mercredi 27 mai 2009


Détail de la Nativité, tableau de Petrus Christus (1410 - 1475)


Un ciel pâle, sur le monde qui finit de décrépitude, va peut-être partir avec les nuages : les lambeaux de la pourpre usée des couchants déteignent dans une rivière dormant à l'horizon submergé de rayons et d'eau. Les arbres s'ennuient et, sous leur feuillage blanchi (...), monte la maison en toile du Montreur de choses Passées : maint réverbère attend le crépuscule et ravive les visages d'une malheureuse foule, vaincue par la maladie immortelle et le péché des siècles, d'hommes près de leurs chétives complices enceintes des fruits misérables avec lesquels périra la terre. Dans le silence inquiet de tous les yeux suppliant là-bas le soleil qui, sous l'eau, s'enfonce avec le désespoir d'un cri, voici le simple boniment : « Nulle enseigne ne vous régale du spectacle intérieur, car il n'est pas maintenant un peintre capable d'en donner une ombre triste. J'apporte, vivante (et préservée à travers les ans  par la science souveraine) une Femme d'autrefois. Quelque folie, originelle et naïve, une extase d'or, je ne sais quoi ! par elle nommé sa chevelure, se ploie avec la grâce des étoffes autour d'un visage qu'éclaire la nudité sanglante de ses lèvres. A la place du vêtement vain, elle a un corps ; et les yeux, semblables aux pierres rares, ne valent pas ce regard qui sort de sa chair heureuse : des seins levés comme s'ils étaient pleins d'un lait éternel, la pointe vers le ciel, aux jambes lisses qui gardent le sel de la mer première. » Se rappelant leurs pauvres épouses, chauves, morbides et pleines d'horreur les maris se pressent ; elles aussi par curiosité, mélancoliques, veulent voir.

Quand tous auront contemplé la noble créature, vestige de quelque époque déjà maudite, les uns indifférents, car ils n'auront pas eu la force de comprendre, mais d'autres navrés et la paupière humide de larmes résignées se regarderont ; tandis que les poëtes de ces temps, sentant se rallumer leurs yeux éteints, s'achemineront vers leur lampe, le cerveau ivre un instant d'une gloire confuse, hantés du Rythme et dans l'oubli d'exister à une époque qui survit à la beauté.

Stéphane Mallarmé, "Le phénomène futur" (1864), poème en prose publié par la suite dans le recueil Divagations.

145 ans plus tard, et la beauté s'enfuyant à toute allure de nos regards désarmés, auront nous l'heur de nous resouvenir que seule la beauté  suavera  sauvera le monde ?

Publié dans : voyages - Par Triplex Nomine - Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mardi 26 mai 2009


Détail d'un tableau de Franz von Stuck



Chant parcouru de merveilleux frissons,
       chant sur mesure,
       tissage virginal, parure,
       surgie de l'espace, parure, la voici debout
tel un cyprès aux bourgeons de feu, tel un vase
      végétal, et ses doigts, ses doigts irréprochables,
      tels des rameaux qui sans cesse verdoient,
 et de ses sourcils la voussure, et la finesse
      de son regard céleste, abîme lumineux
      mais si proche, si près, ses yeux
      qui brûlent comme l'heure méridienne.



Ode à la Vierge de Grégoire de Narek, poète Arménien qui a vécu entre l'an 940 et 1010.



Ce grand poète a passé sa vie dans un monastère où il a composé de nombreuses Odes et des Lamentations vibrantes d'amour mystique. La haine chrétienne pour les sens, qui s'est forcément développée en lui, n'a heureusement pas toujours effacé les échos sensuels du paganisme tout proche ; ses poèmes restent probablement apparentés à certains chants païens arméniens, et on y entend parfois encore des échos à des divinités comme Astrig, voluptueuse déesse de l'amour. Ses textes sont imprégnés d'influences arabes et persanes, terres les plus fertiles en poésie, et il est regrettable de voir cette passion mise au service de la destruction chrétienne du corps :

 Du tréfonds de la chambre noire où demeurent mes sens et ma pensée, puissé-je surgir vers Toi, telle une victime consentante, puissé-je prendre feu, flamber, me consumer, grâce à toute cette hideuse graisse, et, brûlant, me réduire en cendre...

Comme quoi je n'exagère rien... Mais il y a mieux encore, dans un chant consacré aux martyrs des arènes :

Ballottés par l'atroce guerre, les Martyrs
       parvienrent tous aux portes de l'arène.
Vivant leur mort comme le comble du bonheur,
       ils furent immolés à la Gloire du Ciel,
selon les lois de la Raison divine.
(...)
       Tous brûlaient du même désir
de la mort ; déchirés jusqu'aux entrailles,
        le corps inondé de sueur, ils arrosèrent
de leurs pleurs la roseraie de leur sang. Ils mirent
        tout en œuvre pour assumer leur mort.
Malheur indescriptible, ils gémissaient, hurlaient,
        appelant de leurs vœux un surcroît de souffrance.


Mais baste, revenons à une évocation plus charnelle et vivante, et considérons qu'elle appartient désormais à Astrig, l'Astarté ou Aphrodite arménienne :



Deux soleils, deux brasiers
      sur l'océan dilaté de l'aurore :
      telles sont ses prunelles océanes,
      un déluge d'aurorale lumière.
(...)
Ses bras, ses fines mains formant
      une voûte parfaite, elle entre-tisse mille
      et une mélodies selon les normes
      d'un art inimitable
(...)
Sa bouche est un double pétale,
      c'est un ruissellement de roses,
      sa langue, telle une harpe de miel.
(...)
Tresses, parures du visage, triples
      tresses torsadées, ceignant le joyau des joues.
Sa gorge lumineuse emplie de roses rouges,
      et dans la coupe de ses doigts des touffes
      de violettes.
(...)
Somptueuse, sa robe : azur et pourpre,
      luisante, diaprée, chamarrée de dorures.
(...)
Dans son  sillage étincelait
      une multitude de perles,
      des gouttes de soleil flamboyaient sous ses pas.

Ces poèmes sont tirés des Odes et Lamentations de Grégoire de Narek ; traduction de Vahé Godel. Orphée / La Différence, 1995.



Deux enluminures figurant le bain de Bethsabée.
Je n'ai pas pu trouver les références précises.

Publié dans : détournements - Par Triplex Nomine - Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Dimanche 10 mai 2009



Cendrine Rovini - Le regard de Miel



Aujourd'hui, chacun est contraint, sous peine d'être condamné par contumace pour lèse-majesté, d'exercer une profession lucrative, et d'y faire preuve d'un zèle proche de l'enthousiasme. La partie adverse se contente de vivre modestement, et préfère profiter du temps ainsi gagné pour observer les autres et prendre du bon temps, mais leurs protestations ont des accents de bravade et de gasconnade. Il ne devrait pourtant pas en être ainsi. Cette prétendue oisiveté, qui ne consiste pas à ne rien faire, mais à faire beaucoup de choses qui échappent aux dogmes de la classe dominante, a tout autant voix au chapitre que le travail. De l'avis général, la présence d'individus qui refusent de participer au grand handicap pour gagner quelques pièces est à la fois une insulte et un désenchantement pour ceux qui y participent.

(...)
Une activité intense (...) est le symptôme d'un manque d'énergie alors que la faculté d'être oisif est la marque d'un large appétit et d'une conscience aiguë de sa propre identité. Il existe une catégorie de morts-vivants dépourvus d'originalité qui ont à peine conscience de vivre s'ils n'exercent pas quelque activité conventionnelle. Emmenez ces gens à la campagne, ou en bateau, et vous verrez comme ils se languissent de leur cabinet de travail. (...) Rien ne sert de parler à des gens de cette espèce : ils ne savent pas rester oisifs, leur nature n'est pas assez généreuse. Ils passent dans un état comateux les heures où ils ne peinent pas à la tâche pour s'enrichir. Lorsqu'ils n'ont pas besoin d'aller au bureau, lorsqu'ils n'ont ni faim ni soif, l'ensemble du monde vivant cesse d'exister autour d'eux. (...) Comme si l'âme humaine n'était déjà pas assez limitée par nature, ils ont rendu la leur plus petite et plus étriquée encore par une vie de travail dépourvue de toute distraction.
(...)
Examinez un moment, je vous en conjure, l'un de vos affairés. Il sème la hâte et récolte l'indigestion ; il fait fructifier une grande quantité d'activités, et ne reçoit en fait d'intérêts qu'une forte dose d'aliénation mentale (...) Peu me chaut qu'il travaille bien ou beaucoup, cet homme est une plaie pour les autres. S'il était mort, ils ne s'en porteraient que mieux. (...) Il empoisonne la vie à la source.


Robert Louis Stevenson, extraits tirés d'Une apologie des oisifs, 1877. Editions Allia, 2007.

Publié dans : Dionysos - Par Ammien Marcellin - Communauté : Freemen - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 10 mai 2009



Lucas Cranach - détail de Apollon et Diane


Pour ce poème de Lorca, la traduction de la Pléiade est plutôt décevante. La mienne est assez infidèle d'un point de vue littéral, mais pourtant nettement plus proche de l'original. A noter, l'étonnante phallicisation du paysage — état d'âme de la nonne, après l'apparition des deux cavaliers !


La nonne gitane

Silence de chaux et de myrte.
Et des roses parmi les herbes.
Elle brode des giroflées
sur une toile couleur paille.
Les sept oiseaux du prisme volent
tout autour du plafonnier gris.
Dans les lointains grogne l'église
telle une ourse au ventre bombé.
Comme elle brode ! et quelle grâce !
Sur cette toile couleur paille
elle ne pense qu'à broder
mille fleurs de sa fantaisie -
des tournesols, des magnolias,
tant de paillettes, de rubans !
Et puis des lunes safranées
pour la nappe de l'autel saint !
Dans la cuisine, avec du sucre,
on adoucit cinq pamplemousses,
les cinq plaies de notre seigneur
ouvertes à Almería.
Et au fond des yeux de la nonne
vont galopant deux cavaliers.
Une rumeur, sourde et fatale,
vient entrouvrir son chemisier,
et à force de contempler
les nuages et les montagnes
figés dans les lointains transis,
voilà que se brise son cœur
tout de sucre et de citronnelle.
Oh ! cette plaine hérissée
de vingt soleils qui tous se lèvent !
Et tous ces fleuves qui se dressent
entrevus par sa fantaisie !
Mais elle continue ses fleurs
et la lumière, debout
face à la brise va jouant
sur l'échiquier des jalousies.


Federico García Lorca - Romancero Gitano


Publié dans : voyages - Par Triplex Nomine - Ecrire un commentaire - Voir les 14 commentaires
Vendredi 8 mai 2009

                                         
Albrecht Dürer - Oiseau mort


Deux documents lucides, comme on en trouve de plus en plus ces derniers temps (voir ici même les extraits du dernier livre d'Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes), mais cette fois avec tout espoir en allé :

Un passage du livre aux accents prophétiques de Bertrand Méheust, La politique de l'oxymore, dont je reparlerai. Puis The Stork is the bird of war, dessin animé de Nina Paley, symbole de l'artiste anti-Hadopi par excellence, dont je reparlerai également.



L'ensemble des activités humaines tend ainsi à déplacer ses conséquences vers le futur ; le système devient insaisissable, sa fluidité lui permet toujours d'échapper à court et moyen terme aux conséquences de sa propre logique. La mondialisation peut donc, de ce point de vue, être caractérisée comme le moyen qu'a trouvé la civilisation libérale pour répondre à la saturation locale de ses systèmes et pour différer encore et encore la saturation finale.

Comme il ne s'agit que d'une tendance, la marché possède encore de nombreux espaces, de nombreux interstices et il pourra continuer encore de se déployer. Mais, comme nous vivons dans un monde fini, sa saturation globale est inéluctable, et plus on aura déployé d'ingéniosité pour le prolonger, plus les effets différés seront dévastateurs. Quand il tendra vers sa limite, le système ne disposera plus d'une autre sphère "enveloppante" dans laquelle il pourra poursuivre son expansion ; il n'y aura pas, selon l'image consacrée, de "planète de rechange". La saturation rapide des îles où explose la société de consommation — comme à Mayotte par exemple —, la menace qui pèse très vite sur leurs fragiles écosystèmes, nous donnent un exemple de ce processus facile à observer et à comprendre, en même temps qu'une analogie : la terre est une île mais c'est une île dont on ne peut s'évader. L'élan gigantesque de croissance qui pousse l'humanité va venir buter sur la limite que nous impose notre situation cosmique présente.

Bertrand Méheust, La politique de l'oxymore. Comment ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du monde. Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 2009.



Nina Paley - The stork is the bird of war
Publié dans : Déméter - Par Ammien Marcellin - Communauté : Freemen - Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Dimanche 3 mai 2009


Vénus et Eros.
Fresque pompéienne, maison de Marcus Fabius Rufus.


Grappe, tu gis désormais dans le temple d'or d'Aphrodite,
pleine, goutte à goutte, à craquer du suc de Dionysos.
Et plus jamais ta mère, t'enlaçant de son pampre
avec amour, ne forcera sur ta tête sa feuille de nectar.


Moïro, poétesse de Byzance, vers 300 avant notre ère.
Extrait de La Couronne de Méléagre, traduit par Dominique Buisset, Orphée / La Différence, 1990.



Publié dans : Aphrodite - Par Ammien Marcellin - Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires
Dimanche 26 avril 2009


Le bain - Félix Vallotton



Gaïa, telle que je l'ai nommée, ne peut être associée, elle, la chatouilleuse, ni avec la prière, qui s'adresse à des divinités capables de nous entendre, ni avec la soumission que demande cette autre divinité aveugle honorée sous le nom de "lois du marché". Honorer Gaïa,  ce n'est pas entendre le message provenant d'une quelconque transcendance, ni nous résigner à un avenir mis sous le signe de la repentance, c'est-à-dire de l'acceptation d'une forme de culpabilité collective.
(...)
Répondre à l'intrusion de Gaïa par des mots d'ordre triomphalistes mettant en scène les fins de l'humanité, ce serait n'avoir rien appris, ce serait encore et toujours accepter le grand récit épique qui fait de nous ceux qui montrent le chemin. N'avons-nous pas inventé le concept d'humanité ? Il s'agit bien plutôt de nous désintoxiquer de ces récits qui nous ont fait oublier que la Terre n'était pas nôtre, au service de notre Histoire, des récits qui sont partout, dans la tête de tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, se sentent "responsables", détenteurs d'une boussole, représentants d'un cap à maintenir.

(...)
Utopie, dira-t-on ! Mais qui le dira nous condamne à la barbarie. Et c'est à la barbarie que nous condamnent aussi les récits et les raisonnements dont nous sommes littéralement noyés, qui illustrent ou tiennent pour acquises la passivité des gens, leur demande de solutions toutes faites, leur tendance à suivre le premier démagogue venu. Quoi d'étonnant, puisque c'est précisément ce qui permet et propage l'emprise de la bêtise. Nous avons désespérement besoin d'autres histoires, non des contes de fées où tout est possible aux cœurs purs, aux âmes courageuses ou aux bonnes volontés réunies, mais des histoires racontant comment des situations peuvent être transformées lorsque ceux qui les subissent réussissent à les penser ensemble (...) Et nous avons besoin que ces histoires affirment leur pluralité, car il ne s'agit pas de construire un modèle mais une expérience pratique. Car il ne s'agit pas de nous convertir mais de repeupler le désert dévasté de nos imaginations.

(...) l'épreuve est ici encore d'abandonner sans nostalgie ni désenchantement le style épique, le grand récit d'émancipation où l'Homme apprend à penser par lui-même, sans n'avoir plus besoin de prothèses artificielles. Ce grand récit nous a empoisonnés non parce qu'il aurait fait miroiter la perspective illusoire de l'émancipation humaine, mais parce qu'il a donné de cette émancipation une définition avilie, marquée par le mépris pour des peuples et des civilisations que nos catégories jugeaient bien avant que nous n'entreprenions de leur apporter, de gré ou de force, nos lumières. Ne reconnaissons-nous pas dans leurs rites, leurs croyances, leurs fétiches, ces prothèses artificielles dont nous avons su nous libérer ?
(...)
Un jour, peut-être, nous éprouverons une certaine honte et une grande tristesse à avoir renvoyé à la superstition des pratiques millénaires, de celle des augures antiques à celles des voyants, liseurs de tarots ou jeteurs de cauris. Nous saurons alors, indépendemment de toute croyance, respecter leur efficace, la manière dont ils transforment la relation à leurs savoirs de ceux qui les pratiquent, dont ils les rendent capables d'une attention au monde et à ses signes à peine perceptibles qui ouvre ces savoirs à leurs propres inconnues. Ce jour-là nous aurons également appris à quel point nous avons été arrogants et imprudents de nous prendre pour ceux qui n'ont pas besoin de tels artifices.


Extraits de Isabelle Stengers : Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, éd. Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 2009.

Publié dans : Déméter - Par Ammien Marcellin - Communauté : Freemen - Ecrire un commentaire - Voir les 7 commentaires
Lundi 13 avril 2009

Artemisia Gentileschi - Danaë


La main défait dévêt et découvre et dévoile
et la langue s'attarde au vif pointu d'un sein
en mouille le grain qui doucement s'affermit
et le rose rougit de l'aimée sous ses lèvres

et déjà la main goûte aux saveurs plus humides
que la langue anticipe en torsades légères
les doigts palpitants font une nichée d'oiseaux
au cœur fendu d'amour de son offrande ouverte

— allant d'un mont à l'autre et de rose en plus rose
de la source du lait à la source de l'eau
délogeant les oiseaux de la main caressante
et gonflée de désir la bouche vient aux lèvres
de l'aimée en allée tout en cris soupirés

et nos âmes s'émeuvent
d'un peu de sucre

Publié dans : Aphrodite - Par Triplex Nomine - Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Dimanche 12 avril 2009

René Boyvin - Enlèvement d'Europe


Pour plusieurs intellectuels, l'"horizon de sens" reposerait désormais sur la foi et la transcendance d'inspiration chrétienne ; celles-ci constitueraient le garde-fou contre la perte des valeurs et les menaces que nous ferait encourir le relativisme. De Frédéric Lenoir à Nicolas Sarkozy, la conjoncture semble être au retour du "religieux" : pour le premier, l'attribution au Christ de l'initiative des valeurs démocratiques imposerait le retour dans les écoles d'une philosophie fondée sur l'Evangile ; quant au second, qui reçoit le pape en visite officielle, et pour lequel
« un homme qui croit est un homme qui espère », il entend rétablir le financement public des cultes par un "toilettage" de la loi de 1905 sur la laïcité. On peut se demander ce qui sous-tend tous ces discours, et dans quelle mesure ils sont conciliables avec les orientations constitutives de notre modernité.
Ce qui frappe d'emblée dans ces propos, censés replacer le sacré au cœur des préoccupations de la cité, est leur convergence avec la reprise de thèmes nationalistes, la religion étant souvent présentée comme un marqueur identitaire fort. De fait, la question du "religieux" revient souvent, notamment lorsqu'il est question d'évaluer le degré d'intégration des étrangers. Dans une conjoncture historique dominée par les conflits chroniques au Moyen-Orient, par la menace "terroriste" et par la prolifération des fondamentalismes et des intégrismes, tout se passe comme si les Européens éprouvaient des difficultés à concevoir en termes de droit les différences éthiques et culturelles auxquelles ils sont confrontés dans des sociétés devenues pluriculturelles.
(...)
De là découle la contradiction qui déchire notre époque : nous avons affaire en Occident, d'une part, à un modèle sociopolitique égalitaire et inclusif, qui repose sur le contrat et sur l'intégration ; et, de l'autre, à un ensemble de valeurs issues du monothéisme chrétien et se référant à un absolu que l'on prétend universel. (...)
(...)
N'oublions pas que la religion est d'abord une catégorie culturelle ; à ce titre, elle est susceptible d'une approche qui montre comment elle est toujours construite de manière diverse par l'acteur social. N'oublions pas non plus que la notion de religion correspond elle-même à un concept relatif, reformulé dans la mouvance du monothéisme chrétien. Son usage est une redoutable machine pour enfermer les relations entres les cultures et les civilisations dans un horizon religieux unique, et pour réduire les diversités culturelles, sociales et symboliques à une vision absolue et orientée du monde. Les néoconservateurs qui nous gouvernent en font leur lit.

Claude Calame, Silvia Mancini, Mondher Kilani,  revue Politis n°1045, p.28 (26 mars - 1er avril 2009). C'est moi qui souligne.


Félix Valloton - Enlèvement d'Europe



... La princesse ose même,
ignorant qui la porte, s'asseoir sur le dos du taureau ;
alors le dieu, quittant par degrés le terrain sec du rivage,
baigne dans les premiers flots ses pieds trompeurs ;
puis il s'en va plus loin et en pleine mer emporte
sa proie. La jeune fille effrayée se retourne vers la plage abandonnée ;
de sa main droite elle tient une corne, sur la croupe son autre main
s'est posée, ses vêtements agités d'un frisson ondulent au gré des vents.


Ovide, Métamorphoses, II, 868-875.
(basé sur la traduction des Belles Lettres, redisposée en vers et revue par mes soins)


Fresque de la Villa Oplontis, Pompéi. Enlèvement d'Europe.

Publié dans : Pan - Par Ammien Marcellin - Communauté : Freemen - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 12 avril 2009

Raphaelle Peale (1774 - 1825) - Venus rising from the Sea



Nue elle se dévêt encore
de tout geste inutile et plus :
de sa honte de sa pudeur
et plus : de sa présence aussi
qui la dérobait à nos yeux.

Elle est alors toute beauté.


Publié dans : Aphrodite - Par Triplex Nomine - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 11 avril 2009


Publié dans : nuits - Par Triplex Nomine - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 31 mars 2009
Jan Massys (1509 - 1575) : Judith.



Glaives abattus en blanche carnation
détroits ouverts au sang jailli presque noir
Des oiseaux très lents et comme voluptueux
s'échappent des mains détroits ouverts au ciel
Glaives abattus d'orient en occident
blanche carnation en source presque noire
A ton flanc blessé des oiseaux qui s'échappent
à chaque plaie de tes hanches des oiseaux
Saccage à ton flanc à tes hanches navrées
saccage à ta beauté à toute beauté
et à la beauté du monde en toi enclose
Tes yeux ne voient rien du glaive ensoleillé
qui tombe en brève ellipse aux flots de ton sang
ni des fleurs couchées sous ta joue pâlissante

Et ton corps palpitant en lents battements d'ailes
en flambée de douleur en volutes d'oiseaux
te souffle en bulle exquise échappée chatoyante
en légère envolée et comme voluptueuse


Publié dans : oiseaux - Par Triplex Nomine - Ecrire un commentaire - Voir les 11 commentaires
Dimanche 29 mars 2009



Giovannino de' Grassi. Leonpardo in un giardino. Vers 1390.



Ce que nous avons été sommés d'oublier n'est pas la capacité de faire attention, mais l'
art de faire attention. Si art il y a, et non pas seulement capacité, c'est qu'il s'agit d'apprendre et de cultiver l'attention, c'est-à-dire, littéralement, de faire attention. Faire au sens où l'attention, ici, ne se rapporte pas à ce qui est a priori défini comme digne d'attention, mais oblige à imaginer, à consulter, à envisager des conséquences mettant en jeu des connexions entre ce que nous avons l'habitude de considérer comme séparé. Bref, faire attention au sens où l'attention requiert de savoir résister à la tentation de juger.

Si la question qui aujourd'hui importe est celle d'une réappropriation collective de la capacité de faire attention, l'Etat, tel que je viens de le caractériser, n'aidera pas : le surgissement de groupes qui se mêlent de ce qui les regardent, qui proposent, objectent, exigent de devenir parties prenantes dans la formulation des questions, et apprennent comment le devenir, est toujours d'abord pour lui un "trouble à l'ordre public", qu'il s'agit de tenter d'ignorer, et si cela n'est pas possible, dont il s'agira ensuite de produire l'amnésie.

… la distribution entre ce que l'Etat laisse faire au capitalisme et ce que le capitalisme fait faire à l'Etat a changé. L'Etat laisse le capitalisme mettre la main sur ce qui fut défini comme relevant du domaine public, et le capitalisme fait endosser à l'Etat la tâche sacrée d'avoir à pourchasser ceux qui enfreignent le désormais sacro-saint droit de propriété intellectuelle. Un droit qui s'étend  à à peu près tout, du vivant aux savoirs autrefois définis comme accessibles à tous leurs usagers. Un droit auquel, au nom de la défense de l'innovation, l'OMC entend soumettre la planète entière.

Il ne s'agit pas ici de se plaindre, mais de constater que le processus de destruction des ressources qui pourraient nourrir un art de faire attention se poursuit de plus belle sous couvert de modernisation, un processus dont l'impératif catégorique est la mobilisation de tous, avec mise au pas de ceux qui bénéficiaient encore de "niches" relativement protégées. Le capitalisme n'en demandait peut-être pas tant, et c'est ici que se pointe cet autre protagoniste qu'est l'Etat.

Je ne dirai certes pas que nous n'avons pas besoin d'Etat. Je dirai que, face à l'intrusion de Gaïa,
il ne faut pas se fier à l'Etat.


Extraits de Isabelle Stengers : Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, éd. Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 2009.

Publié dans : Déméter - Par Ammien Marcellin - Communauté : Freemen - Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

¨

V.I.T.R.I.O.L. (IV)
Image-2.jpg





























































V.I.T.R.I.O.L. III





V.I.T.R.I.O.L. II

Freemen


2 plus n
A l'évidence
A tous les hommes libres
Activart (Intelliblug)
Adamantane.orgue
Aquafiesta
Ardente
Argent facile
Avenir climat
Blog Citoyen
Blokomondi
Bonne Eau - Bonne Terre
C'est quand le bonheur ?
Cap21 Normandie
Carnets de Nuit
Chambre avec vue
ChampG
Chroniques Martiennes
Citoyenne du monde... libre
Crise dans les medias
D'Steckelburjer
Dans la marmite de Rachel
Darkside of the moon
Dernières nouvelles de l'homme
Des alpes aux rocheuses
Des bulles
Dieu des chats
Du fond du lac
Débords
Déconstruire Babylone
Décryptages
Démocratie sans frontière
Dérapages
Développement durable
Développement durable et communication
Eco-echos
Ecolodujour
Economie en campagne
Effraie@Blog
Esprit Libre
Europeus
Exdisciplesleblog
Exeworld
Farid Taha
Fragola
Francesco : l'objectif dans l'oeil
Fred de Mai
Freemencafé
Freya Finker
Fsens
Ghosts of Weimar
Grande Question
Gwendal Rioual
Géoclic
Imagine 2012
Imagine 2050
Javafred
Juliette Robert
La Faim d'un monde
La fin du capitalisme
La liste à suivre
La politique du chacal
Le Barrablog
Le Blog de Guyom
Le Blog à Rythme
Le Mague
Le XXIIème siècle sera Utopie...
Le blog des jeunes de l'UDB
Le grand ménage
Le site de la pauvreté intérieure
Les pensées actives
Lespacearcenciel
Lune de Neptune
Lux
Maison, sucrée maison
Malisan
Marionnettes en prison
Mescalibur
MetaBlog Journal de l'Hypertexte
Michalon
Mimiland
Mon Paysage
Moneinonline
Mr Moon
Muad'ib Ginkgo
Muji
Nathalie NGK
Noolithic
Nous devons etre le changement ...
Nues _ news blog
Olivox
Ombres et Lumières
On refait le blog
On veut des chevals
Ostende
Ouvertures
Penser paysage
Pile freemen 2.0
Piquouse de rappel
Ploutopia
PoliTIK_show
Pour que demain soit
Pticrom
Quotidien Durable
Regard Sur
Remises en cause
Réseau Citoyens Libres
SDF
Sab et l'autre
Samuel Desgane
Sator
Sebos31
Skazat
Skyblogscope
Slovar les nouvelles
Source de la vie
Thierry Crouzet
This is the end
Toujours aussi pareil ?
Tout allant vert
Tout autour de la terre
Turtle Soup
Un oeil sur la planète
Utopie possible
Vampyr sentimental
Vaucluse Démocrate
Vert chez moi
VideoBlog Ecoabita
Vitriol
Webknot
Zoupic


Creative Commons License
Ces créations sont mises à disposition
sous un contrat Creative Commons

Divinités







Flux

  • Flux RSS des articles
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus