Jonas, in Speculum humanae salvationis, manuscrit du XIVe siècle, Bologne.
Du plus baroque des poètes français du XVIe siècle :
Flambeaux Latoniens, qui d'un chemin divers
Or' la nuict, or' le jour guidez par l'Univers,
Peres du temps ailé, sus, hastez vos carrieres,
Franchissez vistement les contraires barrieres
De l'aube et du ponant : et par vostre retour
L'imparfait Univers faites plus vieil d'un jour.
Vous poissons, qui luisez dans l'escharpe estoilee,
Si vous avez desir de voir l'onde salee
Fourmiller de poissons, priez l'astre du jour
Qu'il quitte vistement le flo-flotant sejour :
S'il veut qu'en refaisant sa course destinee
Vous le logiez chez vous un mois de chasque annee.
Et toy, Pere eternel, qui d'un mot seulement
Acoises la fureur de l'ondeux element :
Toy qui, croulant le chef, peux des vents plus rebelles
Et les bouches bouscher, et desplumer les ailes :
Toy grand Roy de la mer, toy dont les hameçons
Tirent vifs les humains du ventre des poissons :
Pourvoy moy de bateau, d'Elice, et de pilote,
Afin que sans peril de mer en mer je flote.
Ou plustost, ô grand Dieu, fais que, plongeon nouveau,
Les peuples escaillez je visite sous l'eau :
Afin que degoutant, et chargé de pillage
Je chante ton honneur sur le moite rivage.
Guillaume de Saluste du Bartas (1544 - 1590) : La Sepmaine (extrait)
C'est là l'ouverture du Cinquième jour de la Sepmaine, la première partie étant consacrée à la mer
poissonneuse, énumération des vivantes richesses qui bavochent au règne de Thétys ; de beaux passages sur la rémore "arreste-nef" et le dauphin qui sauva Arion, mais c'est dans la deuxième partie
de ce jour, dédiée aux oiseaux, que la lyrique baroque du poète prend son plus bel envol.
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Par Triplex Nomine
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Détail d'un tableau de Franz von Stuck
Chant parcouru de merveilleux frissons,
chant sur mesure,
tissage virginal, parure,
surgie de l'espace, parure, la voici debout
tel un cyprès aux bourgeons de feu, tel un vase
végétal, et ses doigts, ses doigts irréprochables,
tels des rameaux qui sans cesse verdoient,
et de ses sourcils la voussure, et la finesse
de son regard céleste, abîme lumineux
mais si proche, si près, ses yeux
qui brûlent comme l'heure méridienne.
Ode à la Vierge de Grégoire de Narek, poète Arménien qui a vécu entre
l'an 940 et 1010.
Ce grand poète a passé sa vie dans un monastère où il a composé de nombreuses Odes et des Lamentations vibrantes
d'amour mystique. La haine chrétienne pour les sens, qui s'est forcément développée en lui, n'a heureusement pas toujours effacé les échos sensuels du paganisme tout proche ; ses poèmes restent
probablement apparentés à certains chants païens arméniens, et on y entend parfois encore des échos à des divinités comme Astrig, voluptueuse déesse de l'amour. Ses textes
sont imprégnés d'influences arabes et persanes, terres les plus fertiles en poésie, et il est regrettable de voir cette passion mise au service de la destruction chrétienne du corps :
Du tréfonds de la chambre noire où demeurent mes sens et ma pensée, puissé-je surgir vers Toi, telle une victime consentante, puissé-je prendre feu,
flamber, me consumer, grâce à toute cette hideuse graisse, et, brûlant, me réduire en cendre...
Comme quoi je n'exagère rien... Mais il y a mieux encore, dans un chant consacré aux martyrs des arènes :
Ballottés par l'atroce guerre, les Martyrs
parvienrent tous aux portes de l'arène.
Vivant leur mort comme le comble du bonheur,
ils furent immolés à la Gloire du Ciel,
selon les lois de la Raison divine.
(...)
Tous brûlaient du même désir
de la mort ; déchirés jusqu'aux entrailles,
le corps inondé de sueur, ils arrosèrent
de leurs pleurs la roseraie de leur sang. Ils mirent
tout en œuvre pour assumer leur mort.
Malheur indescriptible, ils gémissaient, hurlaient,
appelant de leurs vœux un surcroît de souffrance.
Mais baste, revenons à une évocation plus charnelle et vivante, et considérons qu'elle appartient désormais à Astrig, l'Astarté ou Aphrodite arménienne :
Deux soleils, deux brasiers
sur l'océan dilaté de l'aurore :
telles sont ses prunelles océanes,
un déluge d'aurorale lumière.
(...)
Ses bras, ses fines mains formant
une voûte parfaite, elle entre-tisse mille
et une mélodies selon les normes
d'un art inimitable
(...)
Sa bouche est un double pétale,
c'est un ruissellement de roses,
sa langue, telle une harpe de miel.
(...)
Tresses, parures du visage, triples
tresses torsadées, ceignant le joyau des joues.
Sa gorge lumineuse emplie de roses rouges,
et dans la coupe de ses doigts des touffes
de violettes.
(...)
Somptueuse, sa robe : azur et pourpre,
luisante, diaprée, chamarrée de dorures.
(...)
Dans son sillage étincelait
une multitude de perles,
des gouttes de soleil flamboyaient sous ses pas.
Ces poèmes sont tirés des Odes et Lamentations de Grégoire de
Narek ; traduction de Vahé Godel. Orphée / La Différence, 1995.
Deux enluminures figurant le bain de
Bethsabée.
Je n'ai pas pu trouver les références précises.
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Par Triplex Nomine
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Lucas Cranach - détail de Apollon et Diane
Pour ce poème de Lorca, la traduction de la Pléiade est plutôt décevante. La mienne est assez infidèle d'un point
de vue littéral, mais pourtant nettement plus proche de l'original. A noter, l'étonnante phallicisation du paysage — état d'âme de la nonne, après l'apparition des deux cavaliers
!
La nonne gitane
Silence de chaux et de myrte.
Et des roses parmi les herbes.
Elle brode des giroflées
sur une toile couleur paille.
Les sept oiseaux du prisme volent
tout autour du plafonnier gris.
Dans les lointains grogne l'église
telle une ourse au ventre bombé.
Comme elle brode ! et quelle grâce !
Sur cette toile couleur paille
elle ne pense qu'à broder
mille fleurs de sa fantaisie -
des tournesols, des magnolias,
tant de paillettes, de rubans !
Et puis des lunes safranées
pour la nappe de l'autel saint !
Dans la cuisine, avec du sucre,
on adoucit cinq pamplemousses,
les cinq plaies de notre seigneur
ouvertes à Almería.
Et au fond des yeux de la nonne
vont galopant deux cavaliers.
Une rumeur, sourde et fatale,
vient entrouvrir son chemisier,
et à force de contempler
les nuages et les montagnes
figés dans les lointains transis,
voilà que se brise son cœur
tout de sucre et de citronnelle.
Oh ! cette plaine hérissée
de vingt soleils qui tous se lèvent !
Et tous ces fleuves qui se dressent
entrevus par sa fantaisie !
Mais elle continue ses fleurs
et la lumière, debout
face à la brise va jouant
sur l'échiquier des jalousies.
Federico García Lorca - Romancero Gitano
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Par Triplex Nomine
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Artemisia Gentileschi - Danaë
La main défait dévêt et découvre et dévoile
et la langue s'attarde au vif pointu d'un sein
en mouille le grain qui doucement s'affermit
et le rose rougit de l'aimée sous ses lèvres
et déjà la main goûte aux saveurs plus humides
que la langue anticipe en torsades légères
les doigts palpitants font une nichée d'oiseaux
au cœur fendu d'amour de son offrande ouverte
— allant d'un mont à l'autre et de rose en plus rose
de la source du lait à la source de l'eau
délogeant les oiseaux de la main caressante
et gonflée de désir la bouche vient aux lèvres
de l'aimée en allée tout en cris soupirés
et nos âmes s'émeuvent
d'un peu de sucre
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Par Triplex Nomine
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Raphaelle Peale (1774 - 1825) - Venus rising from the Sea
Nue elle se dévêt encore
de tout geste inutile et plus :
de sa honte de sa pudeur
et plus : de sa présence aussi
qui la dérobait à nos yeux.
Elle est alors toute beauté.
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Par Triplex Nomine
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